Cet homme est un mystère, délicieusement entretenu, voire une légende auto-proclamée : supposé avoir découpé de la glace sur un lac du Canada profond, dressé des lions en cage, puis lustré les chaussures des apprentis artistes d’une école de danse sur claquettes, il a donc saisi la beauté de Toronto par les cheveux, pour y danser, et chanter à sa convenance. Avant de débuter, en totale autarcie, dans le délicieux univers de la chanson (For Him and the Girls, 1999), assurant à ses débuts l’ensemble des pupitres.
Tout cela, c’était avant. Avant de multiples (et tout aussi gratifiantes) collaborations internationales : avec Johnny Hallyday, ou trois petits tours en compagnie de Marion Cotillard, ou quelques pas de valse, esquissés au côté de Jane Birkin. Ou la mise en musique d’une campagne publicitaire pour le compte d’une entreprise d’automobiles fondée à Göteborg (Suède). Et, donc, avant Meat/Milk, double album pantagruélique, et vingt-deux chansons massives, exubérantes, et vibratiles. Le propos de Meat/Milk reste, en effet, et au risque de paraître vulgaire, d’envoyer du son. Compact, iridescent, et protéiforme, le son.
Ces onzième et douzième opus se répondent donc, dans l’écho d’une même voix majestueuse : Meat, tendu, et conséquent d’une période d’isolement, décline des refrains à fleur de peau, et de sensations. Plus primesautier, Milk peut prêter à la danse, et à la fête sans arrière-pensée. Le multi-instrumentiste se découvre dans les deux volets de l’œuvre chef d’orchestre, démiurge, et apprenti-sorcier. Le parallèle (bien davantage philosophique que musical) avec Todd Rundgren, saute aux oreilles : le chanteur a trop de mélodies (et d’harmonies) dans la tête pour se satisfaire d’un format, et de contraintes convenues : ainsi, « Depress My Hangover Sunday », absolu n’importe quoi sonique, catapulté par des borborygmes récréatifs, précèdera l’immaculé « The Grand We Stand On », sans nul doute l’une des plus fortes chansons du moment, immédiate au sens noble du terme, et compacte itou. Quant à « (We Ain’t No) Vampire Bats », cela reste de manière évidente la meilleure chanson de Prince depuis « Raspberry Beret ». Quant à l’immaculé « French Girl in L.A. », tube incandescent, il confirme la classe absolu du chanteur, compositeur, et instrumentiste.
Il s’en passe donc de belles, à Muskoka (situé à quatre-vingt-dix minutes de Toronto), dans cet album produit par Marten Tromm (notre agent à Stockholm, spécialiste patenté du binaire venu du froid) où ces jeunes gens se sont attachés à mêler romances, hip hop, pop, et rock, et dont les pièces ont bénéficié de voyages en Californie, Grande-Bretagne, ou New York, comme le signe fort que, désormais, la musique serait universelle, ou ne serait pas. Un album copieux pour le futur.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story