Le premier qui demande où est passé Rouky se prend l’entièreté de la discographie d’Amy Winehouse entre les oreilles. Et le premier qui s’étouffe de rire en apprenant, grâce à Music Story, que la jeune fille a été numéro un en Serbie (le Kosovo restant dubitatif, sur le coup) gagne un week-end en compagnie de Rufus Wainwright dans la suite présidentielle du Hilton de Téhéran.
Car il convient de préciser, toutes galéjades bues, que Roxanne Tania Tatei (un prénom comme une invite à un métier public), irano-jamaïcaine, professe la plus parfaite admiration pour (allons-y) Elton John, Lauryn Hill, et Mary J Blidge. Et Mahalia Jackson et Aretha Franklin. Ce qui ne manque pas de transparaître dans ce premier album, enregistré un pied au New Jersey (en compagnie de quelques noms respectables, comme KRS One, Damian Marley – en plus jeune fils du pape du reggae, particulièrement sous les feux de l’actualité ces temps-ci – et Commisioner Gordon, artisan du triomphe de l’ex-Fugees), et un pied à Londres, où elle a côtoyé son ami Al Shux, émérite producteur de Jay-Z. Mais la jeune fille (à vingt et un ans, elle peut encore revendiquer la fraîcheur de l’enfance) ne se résume pas à une simple lubie de producteur.
Certes, sa soul agréablement teintée de pop (ou sa pop dynamisée par quelques élans de fièvre soul, c’est selon) pourrait se fondre sans ambages (ni aspérités) dans un panorama qui nous a, dans un passé récent, offert les vocalises convaincues de Roisin Murphy. Sauf que Rox (on ne s’y fait pas) est une vraie chanteuse, ce qui signifie qu’elle aligne les up tempos (« No Going Back » en ouverture de l’opus, plus loin un « I Don’t Believe » gorgé de réminiscences sixties) avec la hargne d’une vraie bête de scène, et sait se faire chatte ronronnante, lorsque la musique se tamise dans des climats franchement plus coquins (« Page Unfolds »). Tout cela (les breaks de « My Baby Left Me », évident premier single, puis l’entièreté des douze chansons, en fait, jusque et y compris la culottée visite du « Rock Steady » d’Alton Ellis) s’avère in fine particulièrement malin, roué pour tout dire, comme autant de hit singles en puissance. Memoirs opère effectivement à l’instar des tours d’un prestidigitateur : on sait qu’il y a un truc (un son immaculé, un romantisme induit, le culot de certaines ballades désossées, telle « Heart Ran Dry »), mais cela n’empêche pas de battre des mains d’enthousiasme.
En chapka mutine et lèvres immenses et écarlates, Rox pourrait nous séduire en chantant le bottin, et aller jusqu’à nous faire accroire à un Orient de pacotille (les tablas synthétiques de « Precious Moments », et sa ligne de guitare chipée à l’immortel « Rivers Of Babylon » des Melodians). Elle fait mieux, enchaînant les tubes comme on enfile les perles insouciantes de la jeunesse. Sensuelle, et spontanée, la débutante saura s’imposer comme l’une des figures majeures de la scène soul pop internationale. On prend les paris.
Christian Larrède - Copyright 2013 Music Story