La critique rock en France a toujours vomi McCartney. Pourtant, il y a deux ans, quand Paul a sorti l'immense "Chaos & creation in the backyard", nos chers scribouillards rock, devant la terrifiante perfection du disque, n'ont pas pu faire autrement que de l'encenser (et de l'encenser au-delà du raisonnable d'ailleurs). Alors forcément, aujourd'hui, deux ans plus tard, pour se dédouaner de tous les dithyrambes qu'elle a employés à l'époque, la presse rock hexagonale, réunie en grand symposium, a décidé unanimement, et sans même l'écouter, que ce nouveau McCartney était une bouse infame. Pire même, Paulo serait revenu là à l'inconséquence, au manque de saveur et de profondeur, et à la "neu-neu attitude" de ses disques inutiles de la fin des années 70 et du début des années 80 (exception faite bien sûr de l'excellentissime "Tug of war" de 1982). Ce qu'il ne faut pas entendre quand même... Je veux dire : tous les goûts sont dans la nature et chacun a parfaitement le droit de ne pas aimer un disque. Maintenant, dire que "Memory almost full" est un disque insipide et sans profondeur, c'est vraiment soit avoir de la m... dans les oreilles soit faire preuve d'une mauvaise foi hallucinante.
Alors oui ok, allez, faisons plaisir à tout le monde : "Memory almost full" est inférieur à "Chaos...". Voilà c'est dit, tout le monde est content ? Mais ce n'est pourtant pas pour cela que ce disque n'est pas indispensable ("Chaos..." est quand même le plus grand McCartney de tous les temps, hors Beatles bien sûr, "Ram" et "Band on the Run" compris, donc s'il faut attendre qu'il fasse mieux pour s'enthousiasmer, on risque peut-être d'attendre longtemps...). Ce qui était impressionnant dans le disque précédent, c'est que vraisemblablement pour la première fois de sa carrière solo depuis "Band on the run", Paul ne relâchait pas une seule seconde la pression, il demeurait concentré et restait inspiré, précis et parfaitement à propos de la première à la dernière seconde. Là, effectivement, comme dans 95% de ses disques post-Beatles, il a quelques moments de relâchement, cède un poil à la facilité de temps à autres et nous gratifie d'une ou deux chansons disons dispensables. Certes j'entends bien toutes ces réserves. Mais cela n'explique pas toutes ces accusations d'inconséquence...
Ces accusations d'inconséquence tombent d'ailleurs d'elles-mêmes à la seule écoute des paroles du disque. Comme dans "Chaos...", Paul, en vieux sage qu'il est devenu, y expose le regard ni triste ni désabusé, mais forcément grave et lucide d'un homme qui sait qu'il est arrivé à l'automne de sa vie et que, comme le titre du disque l'indique (mémoire presque pleine), désormais l'essentiel de son parcours est derrière lui. Cela donne des morceaux somptueux, absolument majestueux (si vous n'éprouvez pas des frissons à l'écoute du faramineux enchaînement "House of Wax" / "The end of the end" sur lequel Paul évoque sa propre mort, achetez-vous un coeur !), toujours contrebalancés quand même par des chansons beaucoup plus joyeuses (le single "Dance Tonight" qui a dû à lui seul débouter les rock critics avec sa fausse naïveté, "That was me"...) parce que McCartney n'est pas du genre à s'apitoyer sur son sort. Franchement, on est là très loin des albums de bourgeois enregistrant des disques pour tenter de distraire son mortel et royal ennui que sont "Wings at the speed of sound", "Back to the egg" ou "Press to play" !!!!
Pour le reste, s'il y a un compartiment dans lequel ce disque est supérieur au précédent, c'est dans le domaine de la diversité et de l'énergie. "Chaos..." était d'un disque contemplatif avec une atmosphère feutrée constante. Celui-ci est beaucoup plus rythmé et nous propose une vraie part de rocks (et de bons rocks d'ailleurs !). Au niveau de la production, il est également moins classique et dépouillé, plus "arty" par moments, nous rappelant ainsi à bien des égards le formidable et très sous-estimé "Driving Rain" de 2001. De par ce fait, il est moins directement accessible que "Chaos..." et il faut plusieurs écoutes pour effectivement percer toutes ces mélodies alambiquées et ces arrangements travaillés. Il explose moins à la figure, mais au bout de plusieurs tours dans la platine CD, il ne la quitte finalement plus.
La conclusion est simple : si vous n'avez jamais aimé McCartney, passez votre chemin. Maintenant, si vous aimez, ou que plus généralement vous appéciez la grande pop à l'Anglaise, il n'y a aucune raison de ne pas vous précipiter !