"Mensonge Romantique et vérité romanesque" est le premier ouvrage de René Girard, écrit en 1961 et il s'agit également de son plus lumineux essai. Il y expose avec génie ses intuitions sur la "nature mimétique du désir", expression qui fera date. L'ouvrage s'appuie sur une analyse de chefs d'oeuvre de la littérature (Cervantès, Stendhal, Proust, Dostoïevski) pour démonter que l'autonomie du désir n'est qu'une illusion romantique : "Seuls les romancier révèlent la nature imitative du désir. Cette nature, de nos jours, est difficile à percevoir car l'imitation la plus fervent est la plus vigoureusement niée. Don Quichotte se proclamait disciple d'Amadis et les écrivains de son temps se proclamaient les disciples de Anciens. La vaniteux romantique ne se veut plus le disciple de personne. Il se persuade qu'il est infiniment original. Partout au XIXe siècle, la spontanéité fait dogme, détrônant l'imitation. Ne nous laissons pas duper, répète partout Stendhal, les individualismes bruyamment professés cachent une forme nouvelle de copie. Les dégoûts romantiques, la haine delà société, la nostalgie du désert, tout comme l'esprit grégaire, ne recouvrent, le plus souvent, qu'un soucis morbide de l'Autre" (page 29).
Le désir est par nature "triangulaire", il s'appuie sur un médiateur externe (hors d'atteinte du sujet) ou interne (proche et bien réel) qui sert de référence et de modèle pour le développement du "mimétisme" : "Proust n'a cessé d'affirmer que la révolution esthétique du Temps retrouvé était d'abord une révolution spirituelle et morale ; nous voyons bien, maintenant, que Proust avait raison. Retrouver le temps c'est retrouver l'impression authentique sous l'opinion d'autrui en sa qualité d'opinion étrangère ; c'est comprendre que le processus de la médiation nous apporte une impression très vive d'autonomie et de spontanéité au moment précis où nous cessons d'être autonome et spontané. Retrouver le temps c'est accueillir une vérité que la plupart des hommes passent leur existence à fuir, c'est reconnaître que l'on a toujours copiés les Autres afin de paraître original à leurs yeux comme à ses propres yeux. Retrouver le temps s'est abolir un peu de son orgueil" (page 52).
On remarquera aussi comment Girard, il y a cela déjà 50 ans avait une vision prémonitoire du "mal-être" postmoderne qui est devenu aujourd'hui si commun : " Derrière toutes les doctrines occidentales qui se succèdent depuis deux ou trois siècles il y a toujours le même principe : Dieu est mort, c'est à l'homme de le remplacer. La tentation de l'orgueil est éternelle mais elle devient irrésistible à l'époque moderne car elle est orchestrée et amplifiée de façon inouïe. La "bonne nouvelle" moderne est entendue par tous. Plus elle se grave profondément dans notre coeur plus le contraste est violent entre cette promesse merveilleuse et le démenti brutal que lui inflige l'expérience. A mesure que s'enflent les voix de l'orgueil, la conscience d'exister se fait plus amère et plus solitaire. Elle est pourtant commune à tous les hommes. Pourquoi cette illusion de solitude qui est un redoublement de peine ? Pourquoi les hommes ne peuvent-ils plus alléger leurs souffrances en les partageant ? Pourquoi la vérité de tous est-elle enfouie profondément dans la conscience de chacun ? Tous les individus découvrent dans la solitude de leur conscience que la promesse est mensongère mais personne n'est capable d'universaliser cette expérience. La promesse reste vraie pour les Autres. Chacun se croit seul exclu de l'héritage divin et s'efforce de cacher cette malédiction. Le péché originel n'est plus la vérité de tous les hommes comme dans l'univers religieux, mais le secret de chaque individu, l'unique possession de cette subjectivité qui proclame bien haut sa toute-puissance et sa maitrise radieuse : "Je ne savais pas, remarque l'homme du souterrain, que les hommes puissent être dans le même cas et toute ma vie je cachais cette particularité comme un secret" (page 73).
Girard se fait également plus politique lors qu'il évoque les "imitations croisées" de la noblesse (les ultra) et de la bourgeoisie, à travers l'oeuvre de Stendhal et la période de la Restauration. Les prolongements actuels sont encore bien palpables : "La justification historique des luttes intestines n'est plus guère qu'un prétexte. Ecartez le prétexte et la véritable cause apparaîtra. L'ultracisme passera ainsi que le libéralisme, mais la médiation interne ne passera pas. Et la médiation interne ne manquera jamais de prétextes pour entretenir la division en deux camps rivaux. La société civile, après a religieuse, est devenue "schismatique". Envisager avec optimiste l'avenir démocratique sous prétexte que le "ultra", ou tels de leurs successeurs, sont destinés à disparaître de la scène politique, c'est faire passer à nouveau l'objet avant le médiateur et le désir avant l'envie. C'est agir comme le jaloux chronique qui confond toujours sa jalousie avec le rival du moment.
Le dernier siècle d'histoire de France donne raison à Stendhal. La lutte des factions est le seul élément stable dans l'instabilité politique contemporaine. Ce ne sont plus les principes qui engendrent la rivalité, c'est la rivalité métaphysique qui se glisse dans les principes opposés à la façon de ces mollusques que la nature n'a pas pourvus de coquille et qui s'installent dans la première venue, sans distinction d'espèce" (page 154).
Le désir mimétique se prolongé également dans l'analyse de la dialectique du maître et de l'esclave, dans le chapitre sur l'ascèse du héros. A force d'admire le médiateur, le sujet en devient l'esclave : "Le Napoléon de Tolstoï illustre cette marche à l'esclavage par la plus grande maîtrise. Comme tous les bourgeois, Napoléon est un parvenu qui doit son succès à l'instinct ascétique de la médiation interne. Comme tous les bourgeois, il a confondu cet instinct ascétique avec l'impératif catégorique d'une morale absolument désintéressée. mais Napoléon découvre au sein de son triomphe, que rien n'est changé en lui, et cette découverte le désespère. Il veut traquer dans le regard d'autrui un reflet de cette divinité qui lui échappe encore. Il veut être un empereur de "droit divin", proclamer sa volonté urbi et orbi, exiger de l'univers entier qu'il obéisse. Le maître cherche l'objet qui lui résistera, Stavroguine ne le trouve pas. Napoléon finit par le trouver. Les Napoléon sont beaucoup moins rares que les Stavroguine dans l'univers de la médiation interne. Ce n'est pas un destin aveugle qui s'acharne contre l'ambitieux, c'est la dialectique de l'orgueil et de la honte qui se poursuit implacablement au faîte des honneurs. Le trou de néant se creuse toujours dans l'âme du grand homme" (page 192).
Pour Gérard l'important est donc de découvrir la réalité du désir et de dévoiler le médiateur pour s'en libérer. Il affirme ainsi, dans le chapitre sur L'Apocalypse dostoïevskienne : "La violence du désir n'est plus un criterium de spontanéité. La "lucidité" de notre époque sait reconnaître la présence du sacré dans les désirs qui paraissent les plus naturels. La réflexion contemporaine découvre les "mythe" et la "mythologie" dans chacun de nos désirs. Le XVIIIe siècle démystifiait la religion, le XXe siècle démystifiait l'histoire et la philologie, notre époque démystifie la vie quotidienne. Pas un désir n'échappe au démystificateur patiemment occupé à construire sur tout ces cadavres de mythes le plus grand mythes de tous, celui de son propre détachement. Lui seul, semble-t-il, ne désire jamais. Il s'agit toujours en somme de convaincre les "Autres" et surtout de se convaincre soi-même que l'on est parfaitement et divinement autonome" (page 304).
Sa conclusion, lumineuse, peut se résumer par cette ultime citation : Toutes les conclusions romanesques sont des "Temps retrouvé" (...) "J'abhorre Amadis de Gaule et l'infini bataillon de sa race..." Ce sont les romanciers eux-mêmes, par la voix de leur héros, qui confirment enfin ce que nous n'avons pas cessé d'affirmer tout au long de cet ouvrage : c'est dans l'orgueil qu'est le mal, et l'univers romanesque est un univers de possédés. (...) De médiate qu'elle était dans le corps du roman l'unité romanesque se fait immédiate dans la conclusion. Les conclusions romanesques sont forcément banales puisqu'elles répètent toutes littéralement la même chose.
Lire la suite ›