De l’eau a coulé sous les ponts, aux Etats-Unis et dans le monde, depuis la sortie du précédent disque de System Of A Down (
Steal This Album !) en 2002. Le lancement de la guerre en Irak (mars 2003) et la réélection du président Bush (novembre 2004) ont, entre autres événements, marqué le triomphe des néo-conservateurs au pouvoir et de leur idéologie martiale et économiquement ultra-libérale. Les membres de System Of A Down, dont l’engagement social et la conscience politique sont notoires, ne sont pas restés inactifs durant cette période, certains faisant œuvre de militantisme [1]. Et
Mezmerize, premier volet d’un double album, est logiquement empreint – plus encore que les précédents albums – des préoccupations du groupe. Le titre donne le la (« mesmerize » signifie « envoûter » et sous-entend une fascination béate) d’un album dans lequel SOAD met en scène et interroge le pouvoir de fascination de la célébrité et du monde du spectacle. Daron Malakian, principal compositeur de l’album déclarait d’ailleurs à la sortie de
Mezmerize : « Les gens sont comme envoûtés par le spectacle qu’on leur propose, oublient qu’ils peuvent agir par eux-mêmes. C’est tout le propos de cet album »[2]. En un panorama de l’Amérique de l’après 11-Septembre, le duo Tankian-Malakian livre sa chronique d’une société malade. L’album débute par
« Soldier Side – Intro », ballade douce amère évoquant le lointain conflit en Irak. Puis s’ensuit l’excellent single
« B.Y.O.B. ». Un morceau panaché, dont les modulations et nuances musicales mettent en scène le contraste entre ce chef d’œuvre d’impudence qu'est la guerre en Irak (évoquées en couplets rageurs et véloces) et l’obscène hédonisme de la population mêlé de désintéressement (ponts et refrains disco-rock). Avec causticité, le groupe joue du choquant rapprochement fête/guerre, notamment avec un titre chargé d’ironie : « BYOB », pour « Bring Your Own Bombs » (« Apportez vos bombes », détournement de l’expression « amenez vos bières », « Bring your own beer »). C’est aussi l’esprit de compétition économique qui est tourné en dérision comme une puérilité (« My dick is much bigger than yours (…) My shit stinks much better than yours », sur
« Cigaro ») et le monde du spectacle dénoncé comme pornographique (
« Violent Pornography »). Des Etats-Unis, le groupe explore divers aspects et questionne les symboles (statue de la Liberté bafouée dans
« Sad Statue » ou la Mecque du divertissement Hollywood, dans
« Lost In Hollywood »). Se dessine l’image d’une désaffection de la citoyenneté, du sens politique et de la réalité au profit d’un attirance pour le monde de la célébrité et de la fiction (
« Radio/Video »,
« Lost In Hollywood »). La ballade
« Lost in Hollywood » clôt dans le désenchantement cet album riche aux influences très diverses (metal extrême, musique arménienne, ska, thrash metal, etc.). Evocation des laissés-pour-compte du rêve américain, la chanson présente Hollywood en caniveau du monde du spectacle, où viennent échouer les ambitions des naïfs attirés par le miroir aux alouettes. Ce morceau a de beaux accents dramatiques et un air de scène de fin de film avec ses images crépusculaires et crues. Daron Malakian y chante Hollywood la dévoreuse, les victimes du cynique show-business – ceux qui, venus pour réussir échouent sur les boulevards de la prostitution de Los Angeles (Sunset, Santa Monica ou Hollywood Blvd). Ainsi, avec la répétition « You should’ve never trusted / gone to Hollywood » (« T’aurais jamais dû croire / venir à Hollywood »), l’album s’achève dans l’amer comme il avait commencé : la boucle est bouclée, comme si l’album décrivait un cercle, symbole d'une certaine fatalité sociale inextricable. [1] Serj Tankian a cofondé avec Tom Morello (Rage Against The Machine, Audioslave) l’association Axis of Justice devant promouvoir par le biais de concerts l’action militante d’associations de terrain. Le groupe a enregistré, au pied levé, un clip – réalisé par le documentariste militant Michael Moore – à sa chanson anti-guerre,
« Boom ! » en opposition à la guerre en Irak. [2]
Rock&Folk, n° 454, juin 2005.
Mikaël Faujour - Copyright 2012 Music Story