Un homme contemple les différents objets de son living room. À partir de ces éléments, le narrateur nous présente plusieurs moments de la relation qui a uni cet homme à une femme.
Il s'agit donc d'une histoire simple, mais aussi d'une histoire sans parole, sans aucun texte (ni case de texte, ni phylactère). Et cette lecture est à nulle autre pareille. Il faut dire qu'il y a plusieurs indices qui mettent la puce à l'oreille. Tout d'abord, ce récit est publié par NBM, une maison d'édition américaine très sélective quant à ses choix. Ensuite, cet ouvrage bénéficie d'une introduction de Jeff Smith, un créateur indépendant avec une voix très personnelle (auteur de
Bone: One Volume Edition &
Rasl 1: The Drift). Du coup le lecteur s'interroge fortement sur l'identité de cette Véronique Tanaka et une recherche rapide suffit à découvrir qu'il s'agit d'un pseudonyme utilisé par Bryan Talbot.
Ce livre s'adresse donc à des lecteurs prêts à accepter l'expérimentation. Pour commencer cette bande dessinée se lit avec la tranche à l'horizontale au lieu d'être à la verticale. Ensuite le format des pages est carré. Enfin la composition de chaque page repose sur une trame immuable de 16 cases disposée en 4 rangées de 4. Les dessins sont en noir et blanc, sans aucune nuance de gris. Le début fait craindre le pire car la première page est composée de 8 cases d'un métronome dont le balancier est à gauche, alternées avec 8 autres cases dont le balancier du métronome est à droite. La deuxième page alterne 2 bandes consacrées au métronome et 2 autres consacrées au mouvement de la trotteuse d'une montre. Et les premières cases de chacune des 4 bandes suivantes sont un carré totalement noir.
Arrivé à ce point, soit le lecteur renonce, soit il commence à essayer de trouver les liens qui existent entre ces différentes séquences. Arrivé à la page 18, le récit se coule dans une forme de narration plus linéaire et les éléments observés précédemment commencent à prendre sens, voire ils ont des significations différentes en fonction de l'action décrites. Et petit à petit, il apparaît que chacun des éléments (le métronome, la montre, la lampe à bulles, la photo et les autres) matérialisent ce à quoi pense le personnage principal à un moment donné.
Bryan Talbot joue également sur les formes. Parmi les images mises en ligne, la case noire de la troisième page renvoie à l'escarpin de la femme, et donc au plaisir sexuel. Alors que la case noire de la dernière page renvoie à l'iris de la femme et au fait qu'il n'y a plus de communication entre ces 2 êtres. À plusieurs reprises, il utilise une forme géométrique de base comme seule illustration dans la case, ce qui inscrit les cases en question dans le domaine de l'art abstrait, sans aucune concession pour le figuratif. Ce n'est que la place de la case dans la séquence, mais aussi dans le récit qui donne un sens à ces figures abstraites. Le dépouillement de chaque illustration, la simplification des lignes jusqu'à l'épure et l'ascèse visuelle met en valeur la force de chaque trait, chaque élément dessiné. Ainsi il est impossible de ne pas voir que les stores (voir image client) forment les barreaux d'une prison.
Bryan Talbot joue également aussi sur la représentation du temps qui passe entre 2 cases et sur les liens qui unissent 2 cases successives. L'absence de texte interdit le recours aux expressions de type "Quelques instants plus tard", "pendant ce temps là", etc. Il appartient donc au lecteur de rétablir le passage du temps. Or Talbot a recours à différentes durées : de la seconde à plusieurs jours. De la même manière, la bande dessinée européenne repose beaucoup sur l'enchaînement de case liée par la causalité. Talbot élargit ces successions en intégrant des liens d'une case à une autre, basés sur le rapprochement visuel (similitudes des formes) ou sur l'association d'idées du personnage. Le savoir faire de Talbot permet au lecteur de suivre le cheminement de pensée du personnage uniquement sur cette base visuelle : un véritable tour de force narratif. Les motifs de causalité sont élargis à d'autres possibilités rarement exploitées en bandes dessinées.
Bryan Talbot n'est pas le premier venu : il s'est déjà illustré avec les aventures d'un policier anglais dans une uchronie où Napoléon a conquis l'Angleterre (
Grandville), les aventures d'un agent très spécial dans le multivers (
The Adventures of Luther Arkwright), la quête de la reconstruction d'une jeune fille victime d'inceste mise en parallèle avec les oeuvres de Beatrix Potter (
The Tale of One Bad Rat), la mise en images d'un dangereux extraterrestre (
The Complete Nemesis the Warlock: Bk. 1 avec Pat Mills), une déclaration d'amour à Alice et à la région du Sunderland en Angleterre (
Alice in Sunderland: An Entertainment) et des illustrations pour la série Sandman de Neil Gaiman et pour la série Fables de Bill Willingham. Pour mieux apprécier l'expertise technique de Talbot dans "Metronome", je vous recommande la lecture de
Understanding Comics de Scott McCloud qui explique la notion de temps qui passe entre 2 cases et la nature de l'ellipse narrative que cela constitue.