Dans la planète jazz, l'immense impact des différents collectifs de
Miles ne fait plus aucun doute. Il serait d'ailleurs presque ridicule d'évoquer celui de son second grand quintette (1964-1967) tant celui-ci résonne avec toujours autant de panache et d'insolence... Bref, quiconque s'intéresse à la Musique et à cette période particulièrement riche en événements sait de quoi il en retourne... Le coffret que voici, édité par Sony Columbia, rappelle pour qui l'aurait oublié, l'altitude vertigineuse prise par nos cinq musiciens. Car cette quinte royale composée de Miles,
Wayne Shorter,
Herbie Hancock,
Ron Carter et
Tony Williams (respectivement à la trompette, au sax ténor, piano, contrebasse et batterie) était certainement, en cette année 1967 (alors que Trane venait tout juste de nous quitter), le point culminant du jazz. Malgré les tourmentes politiques (guerre du Vietnam) et la persistance des troubles sociaux (ségrégation toujours existante même s'il fut mis un terme en 1965 aux lois Jim Crow dans les états du sud grâce à la loi des Civil Rights), Miles et sa troupe dominaient, sans le savoir peut-être, la stratosphère musicale d'une façon insolente...
Bref rappel des faits : après deux albums studio enregistrés cette année-là (Sorcerer et surtout
Nefertiti), nos cinq lascars partent à la conquête du vieux continent. Cette tournée européenne de 1967 témoigne admirablement du niveau de créativité de ce groupe exceptionnel. En l'espace d'une dizaine de jours (du 27 octobre au 08 novembre 1967), le quintette connut l'une de ses périodes les plus folles, une phase créatrice sans précédent. Faut dire que comme ultime témoignage, ils réussirent là une ascension époustouflante, et ce, par tous les versants du jazz (free, modal, hardbop, swing, freebop). Un truc de malade! Mais peut-on parler d'ascension? Ces gars-là étaient toujours au sommet. Quant à l'oxygène, seul produit dopant reconnu par les musiciens et amateurs de jazz, ici, il ne semble pas manquer à nos amis. Cette musique-là est tellement tendue, tellement élevée par la qualité des interventions et des improvisations que l'on se demande comment ces jeunes gens ont pu réaliser de tels exploits, de telles prouesses... comment ont-ils pu gravir de pareils itinéraires sans montrer la moindre difficulté... Et bien, c'est simple : Miles et ses quatre mousquetaires n'avaient pas besoin d'oxygène. Tout est là. Déjà le concert de Berlin (en septembre 1964) augurait du meilleur...
L'arrivée de Wayne Shorter fut en effet déterminante, tout autant que celle de John Coltrane quelques années plus tôt. Les albums studio enregistrés dans la foulée, tels que
E.S.P. (E.S.P. pour Extra-Sensorial Perception, sorte de clin d'oeil au label free d'Albert Ayler et de Pharoah Sanders...) puis
Miles Smiles, apparaissaient d'emblée comme des "monuments" et faisaient montre du talent, et surtout de la puissance créatrice de chacun de ses membres (en tant que compositeurs et improvisateurs). Mieux, on avait là des albums dont la fulgurance et l'effet météore allaient marquer des générations d'auditeurs et de musiciens. Forever! Dès la pièce d'ouverture du premier concert (Antwerpen, Belgique, 28 octobre 1967), "Agitation" annonce la couleur, par des signes avant-coureurs (perturbations de l'humeur, euphorie contrôlée, frisées du batteur, cascades de notes ciselées et culbutées, rythmes impairs à n'en plus finir). La richesse au niveau des idées est inouïe. En 5'27, c'est expédié, et les voilà déjà en orbite, dessinant les uns autour des autres, sous l'effet d'une gravitation surréaliste, des thématiques inoubliables. Agitation, mais aussi Footprints, Round Midnight, No Blues (ce titre en dit long...), Gingerbread (disc 1 seulement), I Fall In Love Too Easily (disc 2), Masquarelo, On Green Dolphin Street (disc 2 seulement), Walkin' (disque 3)...
L'on remarquera que les morceaux, hors mis "No Blues", dépassent à peine les neuf minutes, contrairement aux soirées au Plugged Nickel (22 et 23 décembre 1965) au cours desquelles les musiciens n'hésitaient pas à explorer plus longuement les harmonies de ces thèmes issus essentiellement du répertoire de
Kind of Blue et
Milestones. Mais, ici, l'on sent bien que le quintette veut en finir, passer à d'autres aventures... Les thèmes sont transfigurés, voire méconnaissables. Tony Williams mettant le feu au cul à ses comparses. D'ailleurs, les interprétations des compositions originales, qu'elles soient du batteur (Agitation), du pianiste (Riots) ou bien du saxophoniste (Footprints, Masquarelo) témoignent à leur façon d'une toute autre direction... Miles ne tardera pas, d'ailleurs, à changer la donne comme en témoigne les deux albums produits l'année suivante (Filles de Kilimandjaro et Miles in the Sky). Après le concert d'Antwerpen ("Anvers" pour les franchouillards) capté le 28 octobre, on trouve celui de Copenhague (Tivoli, disc 2), totalement inédit, et donné le 02 novembre. Le quintette reprend les mêmes thèmes, mais donne à chaque fois de nouvelles interprétations, toujours différentes (que ce soit lors de l'introduction, l'exposition du thème ou bien les improvisations).
Enfin, et c'est là à mon sens le sommet de ce premier volume, nous avons droit à l'intégralité du concert de la Salle Pleyel (Paris, le 06 novembre 1967). Monument musical sans comparaison aucune. De loin le concert phare de ce coffret. L'épanouissement harmonique, rythmique et mélodique des intervenants étant à ce point flagrant! Des enregistrements pirates existaient déjà (édités par Jazz Door et un obscur label italien...). Petite anecdote : personnellement, je me souviens très bien de cette soirée au cours de laquelle Franck Bergerot, admirable chroniqueur-ès jazz, nous présentait alors un de ses ouvrages consacrés à Miles (ce devait être "Miles Davis, pour une compréhension de l'art davisien"). Il nous fit alors écouter un extrait d'un de ces bootlegs... Celui de la salle Pleyel... J'en tombais à la renverse. Le vertige de l'être. La révélation. Presque aussitôt après, je réussis à me procurer l'enregistrement en question, mais la qualité de l'édition italienne laissait hélas à désirer : outre ses nombreuses coupures, les morceaux ne paraissaient pas toujours dans l'ordre... Ici, miracle, c'est enfin chose réparée. Non seulement, nous est restituée la qualité sonore de l'ORTF, l'ordre chronologique des morceaux, mais nous avons également droit à deux pièces totalement inédites (Agitation et Footprints, disc 2) qui ne figuraient dans aucun autre bootleg auparavant...
Ce concert à la Salle Pleyel est à ce point monumental, je le répète et mérite à lui seul l'acquisition de ce coffret (plus de trois heures de musique). Nous avons d'abord une version d'anthologie de Round Midnight, la célèbre composition de Thelonious Monk (avec un Herbie Hancock complètement inspiré, pour ne pas dire déjanté, et donnant grâce à l'émulation de Tony Williams, l'un des soli les plus époustouflants de l'histoire du jazz). Quant à Masquarelo, il met en valeur le génie du saxophoniste, qui après l'exposition du thème par Miles, prend une toute autre direction, improvisant sur une thématique qui évoquera du Ravel ou du Stravinsky. Admirez le jeu inédit de Tony sur la caisse claire (petits roulements de vagues sur la grève de la plage, à partir des 3'31, alternant souplesse et commentaires savoureux), c'est franchement hé-naur-me, et l'enchaînement des chorus avec Herbie, puis Shorter, est à tomber parterre... L'intensité, la liberté, l'inspiration et l'énergie sont à ce point ex-cep-tion-nels. Bref, les surprises ne manquent pas, comme lors de ce solo sans filet de Wayne Shorter sur Walkin'. Pendant plus de deux minutes, il est seul et ce qu'il explore est absolument divin... A noter que tout au long de ces séances, Ron Carter est d'une puissance et d'un soutien indéfectible.
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