Pionnier du genre aux côtés de Nine Inch Nails, Ministry est devenu le combo le plus populaire du genre indus. Formé à Chicago en 1981 par Alian Jourgensen, le groupe sut évoluer, après une tournée avec les Belges de Front 242, d'une musique synthétique fortement influencée par les nouveaux romantiques tendance Depeche Mode à un son beaucoup plus abrasif. Volontiers infidèle, en compagnie notamment de Jello Biafra des Dead Kennedys au sein des Revolting Cocks, le multi-instrumentiste Jourgensen revient toujours à la maison-mère post-industrielle de Ministry. Enregistré en 1989,
The Mind Is A Terrible Thing To Taste, quatrième album de Ministry, désoriente par sa direction dance. Jourgensen y expérimente le mélange d'une musique métal, indus et trash, avec une approche hip hop. Il sample des voix, utilise des beats distordus et joue sur des guitares hardcore. Les premiers titres, boucles brutales de dance totalitaires et claustrophobes soutenues par des rythmes sans âme, conduisent l'auditeur à la soumission. Cependant, les choses évoluent rapidement vers un néo-rap sympathique ("Test") et un groove plus sensuel ("So What"). Trois ans avant l'enregistrement de
Psalm 69, album à l'apogée du genre qui révéla Ministry,
The Mind Is A Terrible Thing To Taste est l'un des plus excitants d'Al Jourgensen, l'homme qui contribua à inventer la techno à Chicago au milieu des eighties.
--Sabrina Silamo
Si le précédent album voyait le groupe donner naissance à la fusion metal / industriel,
The Mind is a terrible thing to taste marque la radicalisation du son Ministry, cette fois davantage empreint de métal (la moitié des titres, environ). On trouve dans ce quatrième album quelques grands classiques «ministriens» : les irrésistibles et rageurs
«Thieves» et
«Burning inside», ainsi que le très caustique et entêtant
«So what» – des compositions qui varient entre 5 et 8 minutes (et qui peuvent s’étirer, en concert, sur plus de 10 minutes). En dehors de ce trio, d’autres morceaux sont intéressants, quoique de qualité variable.
«Never Believe» dont l’insolence de la voix (il s’agit de Chris Connelly – collaborateur occasionnel du groupe et partenaire de nombreux projets parallèles et figure importante de la scène industrielle – qui apparaît également sur
«Cannibal song») rappelle la gouaille de Johnny Rotten et semble une sorte de clin d’oeil au punk, dont Ministry partage clairement l’attitude. On trouve également une étonnante fusion rap / indus-metal (probablement la première qui ait existé) :
«Test». Le résultat est peu convaincant, voire rébarbatif, mais le groupe a le mérite d’oser, préfigurant ainsi des métissages musicaux à venir plusieurs années plus tard. L’album s’achève, comme sur presque tous les albums (à l’exception de
Filth Pig), avec un morceau instrumental : le très bon et cauchemardesque
«Dream Song». Largement dominé par la répétitivité (riffs de guitare et lignes de basse en boucles, samples lancinants, échos de la voix),
The Mind... est aussi marqué par la virulence des paroles et la colère qui le traverse de part en part. Ministry s’en prend aux hypocrisies de la société américaine, au cynisme des dominants, à la passivité des dominés dont il pointe du doigt la soumission et l’infantilisation (
«Dehumanize ! Lobotomize ! / Thrown into a cell / Swallow your pride / In an infant mind», chante Chris Connelly, avec ironie, dans
«Cannibal song»). Il est en guerre contre l’inertie ambiante (
«I’m ready to fight !», crie répétitivement Al Jourgensen, à la fin de
«So what»). Si la musique est un cri, c’est qu’il s’agit de secouer les esprits. Ainsi l’usage de samples de passages issus des films
1984 et
Fahrenheit 451 (sur
«Faith collapsing») est significatif : il s’agit certainement d’une référence aux romans de George Orwell et Ray Bradbury, science-fictions décrivant un monde totalitaire et hypocrite, dont notre époque voit les prémices – ce que n’a de cesse de répéter Al Jourgensen. De cet album, on retiendra surtout le grand classique
«Thieves», brutale décharge de colère contre l’idéologie de la guerre et ceux qui la fomentent. Les paroles et le chant sont particulièrement rageurs, dénonçant les tenants de politiques martiales (
«Thieves and liars, murderers, hypocrites and bastards»). Ce morceau est révélateur des dispositions et de la créativité du groupe en 1989. L’usage des divers élements musicaux, notamment des samples (films et docus de guerre ou de science-fiction) et paroles, relève quasiment d’une mise en scène auditive, au service d’une dénonciation politique et sociale où l’ironie pince-sans-rire voisine avec la colère la plus virulente.
The Mind is a terrible thing to taste est un album très solide, dont les thématiques, la rage punk et l’équilibre musical trouvé annoncent
Psalm 69, qui sera l’album le plus radical. Le grand Ministry est en marche.
Mikaël Faujour - Copyright 2012 Music Story