Il semblait inévitable que Gabin se confronte à un moment ou à un autre de sa carrière au rôle de Jean Valjean. En 1957, Jean-Paul Le Chanois se voit confier les rênes de sa première superproduction. Et même si sa version est nettement inférieure au chef-d'oeuvre de 1933 avec un exceptionnel Harry Baur, on imaginerait mal que tant de comédiens se soient glissés dans le costume du forçat sans que le héros de "Pépé le Moko" n'ait souhaité relever à son tour le défi.
L'HISTOIRE DU FILM : Jean Valjean est libéré après vingt ans de bagne. A sa sortie, il trouve asile chez Monseigneur Myriel auquel il dérobe deux chandeliers en argent. Arrêté par les gendarmes pour ce vol, Valjean évite de justesse la condamnation grâce à la déposition du prêtre. Reconnaissant, Valjean décide de changer sa ligne de conduite ; désormais, il va s'évertuer à ne faire que le bien durant toute sa vie...
Les malheurs de Jean Valjean, de Cosette et de Gavroche ont fait l'objet de tant de films qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu le roman-fleuve de Victor Hugo pour les connaître. Cela fait un siècle que le cinéma replonge régulièrement dans cette source inépuisable, pour en livrer chaque fois une version conforme aux canons de l'époque.
Pour s'en tenir aux seules productions hexagonales, trois adaptations des Misérables font déjà référence. Celles tournées par Albert Capellani en 1911, par Henri Fescourt en 1925 et, après l'avènement du parlant, par Raymond Bernard en 1933. Ces films ont marqué plusieurs générations de spectateurs dont certains sont encore là pour se livrer à des comparaisons... Signer une quatrième adaptation constitue donc un véritable défi pour Le Chanois. L'étape la plus délicate d'une telle entreprise est celle du scénario. Pour l'épauler dans cet exercice, il fait appel au romancier René Barjavel. Le célèbre auteur des "Chemins de Katmandou" est en effet scénariste à ses heures. La seule exigence de Gabin étant que Michel Audiard soit également de l'aventure, mais celui-ci ne devra intervenir qu'au stade des dialogues.
Côté casting, le réalisateur choisit de réunir une pléiade de vedettes chargées d'ajouter encore au prestige du roman d'origine et d'assurer ainsi le succès de l'entreprise... à commencer par Bernard Blier dans le rôle ingrat de l'inspecteur Javert ainsi que Bourvil dans celui de l'ignoble Thénardier. Deux rôles à contre-emplois. Mais si Bourvil et Blier tiennent les rôles les plus important après celui de Gabin, on retrouve également d'autres comédiens de renom comme la jeune Danièle Delorme, le grand Fernand Ledoux, Serge Reggiani, Silvia Monfort ainsi que le ténébreux artiste, écrivain, chanteur et poète : Giani Esposito. Les acteurs n'ayant encore jamais donné la réplique à Gabin ne sont pas légion dans le film. Au point que la jeune première Béatrice Altariba (Cosette) fera presque figure d'exception. A la différence d'autres acteurs, Gabin ne semble pas se livrer à une "composition" en abordant le personnage imaginé par Victor Hugo. Le caractère de Jean Valjean mêle en effet l'autorité, la force, la droiture et une grande générosité dissimulée tant bien que mal sous une apparence sévère ; autant de traits qui sont depuis longtemps associés pour le public à la figure de L'acteur... Au milieu des années 50, nul autre que lui ne paraît donc plus à même d'incarner le célèbre anti-héros du roman. Il est en effet le seul à avoir à la fois l'âge, la stature et la notoriété qu'exigent un tel rôle. Le public ne s'y trompant pas, lui fera un triomphe...!
Sortie en salles le 12 mars 1958, "Les misérables" sera en effet l'un des succès les plus phénoménaux de toute la carrière de Jean Gabin.