Lorsqu’un trompettiste sarde et des polyphonies corses se rencontrent, on a un présupposé sur ce qu’ils se racontent, mais on a surtout envie d’être mesuré, considérant le caractère, disons, ombrageux, de l’un, et des autres. Si on ajoute au panorama un natif de Fermo, Italie centrale (le bandonéiste Daniele Di Bonaventura, qu’on a pu apprécier au côté de Miroslav Vitous), on pourra conclure aisément qu’il n’y aura ici point de musique qui ne soit de caractère. C’est le cas.
Certes, on pourrait se contenter d’une analyse clinique de l’objet, insistant sur les épousailles entre jazz et art vocal, entre patrimoine choral et talent de la note en suspension, hérité de Miles Davis. Mais les choses sont, naturellement, un peu moins simples que cela, car Paolo Fresu n’est pas un trompettiste banal, plutôt avare de ses notes, tel un praticien du pointillisme harmonique. Que le groupe de Jean-Claude Acquaviva, qu’on a un peu vite considéré comme le simple gardien du temple de la tradition (a filetta signifie la fougère, emblème des versants corses), s’est surtout montré émérite dans sa synthèse d’un art liturgique certes, mais également profondément ancré dans la fibre populaire. Et que l’instrument de Di Bonaventura, tout aussi confortable sur les places de village en fête que dans les salons enfiévrés de pénombre, apporte ici un souffre sensuel et humain, trop humain.
Ainsi, chacun rejoint cette Méditerranée Mystique avec son viatique : A Filetta a, entre autres, proposé deux extraits de son Requiem, ainsi que divers emprunts à des musiques de films (dont l’Hymalaya, Enfance d’un Chef d’Eric Valli), et Di Bonaventura trois pièces. Mais tous se sont retrouvés dans un jeu pour adultes pas sages en treize thèmes, où le savant mélange, la somme des différentes combinaisons sonores des registres s’avère largement supérieur aux parties. De même, alors que chacun se fond dans cet esperanto harmonique (la raucité des instruments, le lyrisme du chant), ce qui était à l’origine un discours régional, voire régionaliste (car insulaire) acquiert une dimension universelle insoupçonnée.
Mistico Mediterraneo a été créé aux Rencontres Polyphoniques de Calvi, en 2009. On nous promet, à l’occasion de l’édition de l’album, une large tournée au mois de mai 2011. Ce qui nous promet de bien douces soirées de printemps.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story