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Un double monstre: monstre littéraire et talent monstre, 9 décembre 2011
Ce commentaire fait référence à cette édition : Moby Dick (Poche)
Herman Melville prend d'emblée un parti osé: écrire une sorte de monographie romanesque sur la baleine et la chasse qui lui est faite au milieu du XIXème siècle. Choix doublement hasardeux d'une part parce qu'à l'époque la connaissance des cétacés n'est pas mirobolante et d'autre part, parce que le sujet de la chasse à la baleine n'est ni très fédérateur ni très palpitant, a priori. Comme quoi, l'auteur démontre qu'on peut faire un chef-d'œuvre avec n'importe quoi, qu'il n'y a pas de mauvais sujet ou de petites portes d'entrée pour faire un grand roman, qu'il suffit d'un grand talent, et ça, Melville en a à revendre.
Il aborde, à travers le prisme de la baleine, l'univers dans son entier, où j'ai remarqué, pèle-mêle: l'économie, le consumérisme, l'écologie, les relations raciales entre les hommes, le système social d'un microcosme, les valeurs humaines, les passions, les mythes et les religions, l'histoire, la philosophie, le développement technique, la compétition athlétique, la législation, la solidarité, la folie, bref, le monde, à l'image de ses interminables océans où se meuvent nos augustes mammifères marins.
Quelle étrange activité tout de même quand on y songe; il s'agit d'un bateau de pêche, mais à la vérité, on y chasse. On y chasse quoi? Le plus grand prédateur carnivore du monde, le grand cachalot aux terribles mâchoires. On le chasse comment? A l'arme blanche (sachant qu'à l'époque, les chasseurs utilisaient déjà le fusil pour pratiquement tous les autres types de chasse). On le chasse où? Sur la Terre entière et son vaste océan, autant dire une goutte d'eau dans une piscine. Dans quelle zone? Dans la mince et improbable zone de contact entre ce géant des profondeurs aqueuses et ce frileux minuscule primate aérien. Avouez qu'il y a de quoi s'arrêter sur une activité aussi singulière.
Nous suivons donc le brave Ishmaël, en rupture avec le monde citadin de New York, qui s'embarque à la fois pour oublier, se sentir vivre, donner un sens à sa vie, et aussi se faire des petites montées d'adrénaline au passage. Une manière de Kerouac avant l'heure en quelque sorte. Notre matelot par intérim, rencontre à Nantucket un harponneur coupeur de tête, Queequeg, qui deviendra un ami indéfectible. Les deux gaillards s'embarquent sur le Péquod, un baleinier de réputation acceptable, à la tête duquel un obscur capitaine sème le froid dans le dos, avec son regard farouche et sa jambe de bois, ou, plus précisément, avec sa jambe d'ivoire taillée dans une mâchoire de cachalot. On découvre vite que ce vieux fou de capitaine se contrefiche que des gars, voire un équipage complet risque sa peau, pour peu que lui, Achab, puisse assouvir sa vengeance envers celui qui lui a retaillé les mollets, à savoir, Monsieur Moby Dick en personne, un cachalot étonnamment blanc, doué d'un caractère assez vicieux pour qui essaie de lui planter un harpon dans la carcasse. Vous avez compris que Melville fait de ce roman bien plus qu'un basique roman d'aventures, mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous déflorer davantage la substance de ce monument de la littérature mondiale. J'en terminerai en vous offrant quelques menus passages qui vous éclaireront peut-être sur la finesse littéraire de l'auteur:
"Malgré ses tatouages, c'était un cannibale somme toute propre et appétissant."
"Car dans ce bas monde, camarades de mer, le péché qui paie sa place peut voyager librement et sans passeport, tandis que la vertu pauvre se voit arrêtée, elle, à toutes les frontières."
"Pour si grande que soit la supériorité intellectuelle d'un homme, il ne peut pratiquement et durablement dominer d'autres hommes sans jouer une sorte de comédie toujours un peu vile."
"Mais il ne pouvait être question de pitié ici. Malgré sa vieillesse, son unique nageoire et ses yeux aveugles, la baleine était vouée à la mort par assassinat, afin de donner de la clarté aux joyeux mariages et autres festins de l'homme, et aussi à illuminer les solennelles églises dans lesquelles il est prêché que tous doivent être absolument inoffensifs envers tous."
"Par ces paroles, Stubb, sans doute, suggérait indirectement que l'homme a beau aimer son semblable, néanmoins l'homme est un animal fait pour gagner de l'argent et que ce dernier penchant peut souvent empêcher sa bonté naturelle."
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