4.0 étoiles sur 5
Une lecture enrichissante, 15 janvier 2011
Ce commentaire fait référence à cette édition : Modern Social Imaginaries (Broché)
Je rejoins le commentateur précédent. Il y a des analyses et des propositions séduisantes quoique j'aurais aimé que Taylor les approfondisse plus.
J'ai des fois l'impression qu'il y va de son interprétation des choses sans trop les étayer.
Suite à la lecture, j'ai acheté Habermas ( en français la sphère publique il me semble).
Tout ceci reste archi-intéressant pour qui veut se renseigner sur la genèse de l'esprit moderne et sur notre conception de l'état.
L'Etat soviétique ne me semble pas si éloigné que cela après tout....
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5.0 étoiles sur 5
Riche portrait des "imaginaires sociaux" de nos sociétés modernes, 9 juin 2010
Ce commentaire fait référence à cette édition : Modern Social Imaginaries (Broché)
Voici un livre sur les "imaginaires sociaux" de notre modernité, la modernité des pays occidentaux - pays d'Europe, d'Amérique du Nord, Australie, etc.
C. Taylor est revenu à plusieurs reprises sur une manière courante de décrire l'émergence de la modernité: la conception "par soustraction" de la modernité. Suivant cette conception, l'émergence de la modernité découle simplement du déploiement d'une capacité théorique de compréhension du monde naturel. Il existe différentes versions de cette conception: une conception rationaliste, qui met l'accent sur les conquêtes scientifiques; une conception matérialiste, qui insiste plutôt sur les bouleversements sociaux produits par des facteurs "morphologiques" - facteurs économiques, démographiques, géographiques. Ces différentes versions partagent toutes l'image d'une modernité qui émerge avec le déclin des anciennes traditions. Une modernité définie comme ce qui reste une fois ces traditions disparues - c'est-à-dire définies d'une manière aculturelle.
Taylor juge cette conception insatisfaisante à plusieurs points de vue. La meilleure manière de montrer pourquoi elle est insatisfaisante, dit-il, consiste à décrire le processus historique qui a vu émerger notre modernité. "Modern Social Imaginaries" constitue d'abord et avant tout un essai dans ce sens. L'émergence de la modernité, y montre-t-il, est inséparables de l'apparition de différents "imaginaires sociaux", c'est-à-dire de différentes conceptions (à la fois factuelles et normatives) de la vie et du monde.
Nous savons ce que sont les "théories" de la modernité: ce sont les théories de Locke, Rousseau, Kant, et de tant d'autres auteurs. Les imaginaires sociaux de la modernité se distinguent de différentes manières de ces théories. (1) Si les théories sont souvent le fait d'individus isolés, l'imaginaire social est partagé par la société entière, ou, du moins, par des couches importantes de la société. (2) Si les théories prennent une forme... théorique, les imaginaires sociaux s'expriment dans une multitude de formes - des romans, des récits de vies "exemplaires", voire de simples pratiques. (3) Les imaginaires sociaux constituent la compréhension partagée (très souvent d'une manière implicite) d'une société - une compréhension qui est constitutive de leurs pratiques communes. C'est ce qu'ils doivent "imaginer" ensemble pour que leurs pratiques aient le sens qu'elles ont.
Différents imaginaires sociaux de la modernité (plus ou moins indépendants les uns des autres) sont ainsi abordés par Taylor: la conception de la sphère publique comme sphère d'interaction entre individus, la conception de la sphère privée comme lieu d'épanouissement personnel, la conception de l'économie comme espace permettant aux individus d'atteindre un bonheur privé, etc. Ces conceptions partagent différents traits. Par exemple, elles décrivent un monde dénué de transcendance - plus précisément, un monde dans lequel la transcendance a été "déplacée" dans les individus. Une transcendance "immanentiste", pourrait-on dire! Là où des sociétés "archaïques" définissent les individus par la place qu'ils prennent dans un ordre plus vaste, les sociétés occidentales modernes définissent cet ordre à partir des individus qui y participent.
À travers la description de l'émergence de ces imaginaires, Taylor développe (implicitement) un riche dialogue avec d'autres conceptions de la modernité: celles de J. Habermas, de M. Gauchet, de L. Dumont, et sans doute de bien d'autres auteurs. Par exemple, il reprend et discute certaines des principales idées de L. Dumont sur la modernité occidentale: (1) l'idée qu'elle peut être décrite comme le développement d'une valorisation de l'individu, et l'application de cette valorisation à un nombre croissante de situations ; (2) l'idée que cette même modernité peut être décrite à partir des tensions inhérentes à cet individualisme - par exemple, les tensions entre l'autonomie (l'individu doit agir de lui-même) et l'authenticité (l'individu doit exprimer sa nature propre).
(Le lecteur qui (contrairement à moi) connaît M. Gauchet, K. Polanyi ou J. Habermas verra peut-être aussi dans "Modern Social Imaginaries" un dialogue avec ces auteurs, puisque plusieurs des thématiques qu'ils discutent (la sphère publique, les religions axiales, etc.) y sont abordées.)
J'aurais encore beaucoup de choses à dire sur cet excellent livre, tant il est riche! Taylor fait porter son récit sur une multitude de points complexes. Il le fait avec aisance, sans jamais sacrifier leur complexité.
C'est sans aucun doute l'un de ses meilleurs livres.
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