Ce livre aurait pu être l'équivalent littéraire d'un teenage-movie (à l'américaine, forcément), façon "American pie" ou "Crossroads" avec Britney Spears dans le rôle de Charlotte Simmons. On espère que le film qui en sera tiré n'effacera pas la dimension critique et satirique du livre -sans quoi ce sera effectivement au genre de films précités qu'il ressemblera, au détriment des intentions de l'auteur.
Tom Wolfe a la réputation d'être une espèce de dandy réactionnaire (ce qui n'est pas forcément un pléonasme: voir l'exemple de Dali). Par certains côtés, ça se voit. Si l'auteur ne manque pas de reproduire le phrasé (le "patois fuck")plutôt cru des universitaires, s'il met en valeur certaines injustices criantes du système (la garantie pour les fils et filles de familles riches d'accéder aux postes les mieux rémunérés quels que soient les résultats de leurs examens, ce qui, précisons-le quand même, n'est pas l'apanage de l'Ivy League; ou le rôle privilégié des sportifs qui, en contribution du prestige qu'ils donnent à l'établissement, bénéficient de "cours spéciaux" et de l'aide-souvent illégale- d'autres étudiants), s'il décrit avant tout l'"élite" américaine comme bien plus obsédée par le sport et/ou la performance sexuelle que par les études et l'avenir du pays, il se garde bien de trop décrire cette débauche. L'auteur a d'ailleurs déclaré que si le lecteur était excité en lisant le livre, c'est qu'il a raté son pari. Et effectivement, difficile d'être excité puisque les scènes de sexe sont quasi inexistantes. Tout comme les références aux drogues. Malgré une dimension satirique évidente, on est quand même assez loin de Bret Easton Ellis -ce qui, je le précise, n'est pas forcément un reproche. Cela "émousse" quand même, à mon avis, le tranchant d'une critique qui aurait pu être plus virulente.
Là où Tom Wolfe frappe fort, en revanche, c'est dans les enjeux de la trame et l'épaisseur des personnages. Bien sûr, certains diront que l'auteur n'échappe pas au piège de la caricature. Un basketteur Noir qui s'intéresse à la philosophie; un fils à papa tombeur hédoniste et insensible; un jeune "intellectuel" aussi attachant qu'irritant dans ses ambitions id(irr)éalistes. Et, surtout, Charlotte Simmons elle-même, jeune provinciale naïve qui découvre un monde où la "cool attitude", le sexe et le rang social font office de critères discriminants. Pourtant, l'auteur dépeint si bien - à sa manière "hyperréaliste"- son univers qu'il paraît complètement crédible. Il suffit de regarder deux minutes une émission sur MTV pour être convaincu qu'il ne s'agit pas du fantasme sado-maso d'un vieux réactionnaire. En tant qu'archétypes, Charlotte, Jojo, Hoyt, Adam et tous les autres s'élèvent au rang de symboles d'une élite contrastée.
Ecrit dans un style fluide et prenant -malgré certaines maladresses de traduction-, ce livre est un des plus ambitieux et des plus réussis que j'ai lus. Même si la fin a un goût de happy-end improbable, la dimension morale qui imprègne le roman en fait à mon sens un grand récit d'apprentissage -ou de "désaprentissage", comme on voudra.
Bien loin d'Americain pie, finalement.