"Si Didi rédigeait une liste des choses qu'elle préfère, je crois que la cocaïne arriverait en première position et que la lumière du jour ne figurerait même pas dans le classement." Il sera sans doute impossible à Jay McInerney de se débarrasser de l'image "sex, drugs and rockn'roll" qui lui colle à la peau depuis ses débuts, celle d'un écrivain branché, noctambule et défoncé, chroniqueur d'une vacuité festive, proche en somme d'un Bret Easton Ellis. De l'eau a pourtant coulé sous le pont de Brooklyn depuis les premiers romans: McInerney a désormais la cinquantaine, et les seize nouvelles rassemblées dans le présent recueil - dont la majorité furent composées en 2007 ou 2008 - offrent de plus larges variations thématiques, impressionnent par l'acuité du regard que l'écrivain porte sur ses contemporains et l'imposent haut la main comme l'un des plus fins chroniqueurs de la vie new-yorkaise, de l'insouciance flamboyante des années quatre-vingts jusqu'aux dernières années de l'ère Bush. C'est un écrivain de tout premier plan qui nous est révélé, auquel le plus bel éloge que l'on puisse adresser, c'est qu'il donne véritablement à sentir, à travers les miniatures de destins déboussolés, l'évolution sur deux décennies d'un continent à la dérive, d'une nation profondément individualiste et privée d'idéaux.
Une large galerie de portraits - d'une bimbo écorchée vive - "Moi tout craché", entre drôlerie et tragique existentiel - à un playboy sur le retour, en passant par d'innombrables couples jeunes et jolis - incarne une face sombre de "l'American life" et compose, bien qu'ils soient très disparates, une monochromie sentimentale de malaise diffus, renoncements, petites et grandes lâchetés ou trahisons dans un univers social où les clichés ont la vie dure. Avec subtilité, l'écrivain revient parfois, par exemple, sur les stéréotypes qui s'attachent à l'identité des Sudistes, opposés à l'image moderne des New-Yorkais. Dans un autre texte, l'anecdote d'un jeune étudiant victime d'insidieux préjugés sociaux nuance avec amertume les rêves d'osmose sociale que l'élection de Barak Obama aurait suscités. Ailleurs, une garce croqueuse de diamants déploie de cyniques stratégies de conquêtes matrimoniales de millionnaires, comme pour mettre à nu le visage tordu d'une société ontologiquement matérialiste. Loin de Manhattan, un couple de banlieusards s'adonne aux plans à trois avec de jeunes Noirs invités à sniffer de la coke sur la table basse du salon - "Barrières invisibles", d'une lubricité salement poisseuse. Partout, par ricochets, d'un personnage à l'autre, des blessures secrètes émergent, comme celles d'une fratrie excessivement bagarreuse, se déchaînant à coups de poings autour de la mémoire d'une mère défunte, dans le texte le plus beau de l'ensemble, énergique condensé de convulsions familiales.
Les nouvelles plus récentes offrent de belles variations sur la déliquescence des couples et le désenchantement de la vie conjugale dans le New York d'après le 11 septembre. Les secousses sismographiques de l'effondrement des Twin Towers se prolongent jusque dans l'intimité des hommes et des femmes. Elles avivent leur mal-être et leur difficulté à construire une relation équilibrée. Les sentiments de solidarité se sont dissipés avec la fumée des décombres, laissant des coeurs calcinés et désolés. Un vaste champ de ruines.