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Mon ange [Broché]

Guillermo Rosales , Liliane Hasson
4.5 étoiles sur 5  Voir tous les commentaires (4 commentaires client)
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Voilà ce qui pourrait être une autre version de Vol au-dessus d'un nid de coucou. Mon ange de Guillermo Rosales, enfin traduit, contient en lui les mêmes tensions, la même révolte, les mêmes espoirs et désespoirs qui parcouraient livre de Ken Kesey porté au grand écran par Milos Forman avec Jack Nicholson en tête de gondole. Ici le décor n'est pas celui d'un hôpital psychiatrique mais d'un asile à Miami, un "boarding home" où sont venus s'échouer les plus recalés et démunis de la société, les plus décatis socialement et mentalement, Cubains pour la plupart. Ida, abandonnée par ses fils, Reyes, un vieux borgne à l'œil de verre suppurant, Hilda, affligée de cystite, Eddy, fou versé en politique internationale, Tato, boxeur groggy... On défèque et urine n'importe où, on frappe violemment, on vole et on viole, on déglutit d'immondes soupes de pois cassés accompagnés de riz... Du matin au soir un théâtre de voix folles emplit l'asile, sous l'œil alcoolisé et la férule d'Arsenio, surveillant général de cette cour des miracles, usant et abusant de tous les pensionnaires, avec la complicité du directeur Curbelo, bourgeois avachi, escroc enrichi par le commerce de ces âmes malades.
C'est là que débarque William Figueras, avec son corps décharné, écrivain raté et incompris, grand lecteur de Proust et de Joyce, rejeté par le régime castriste. Le "boarding home" est un linceul. Il le sait. Il trouvera peut-être le salut auprès de Francine, autre pensionnaire un peu folle, baptisant ce (faux) héros d'un "mon ange" sonnant comme une douce promesse d'avenir...
Ramassé en une centaine de pages, Mon ange n'épargne ni le régime castriste ni les exilés cubains ni la société américaine, formidable miroir aux alouettes. Entre renoncement, abnégation et déception, Guillermo Rosales décline son pessimisme acide, sa drôlerie au bout de l'absurde broyant de pauvres pantins désarticulés... --Céline Darner

Extrait

On pouvait lire boarding home sur la façade de la maison, mais je savais que ce serait mon tombeau. C’était un de ces refuges marginaux où aboutissent les gens que la vie a condamnés. Des fous pour la plupart. Mais aussi des vieillards que leurs familles abandonnent pour qu’ils meurent de solitude et n’empoisonnent plus la vie des triomphateurs. – Ici tu seras bien, dit ma tante, assise au volant de sa Chevrolet dernier cri. Il n’y a plus rien à faire, tu l’admettras. Je comprends. Je ne suis pas loin de la remercier de m’avoir trouvé ce taudis pour rester en vie sans avoir à dormir sur des bancs publics, dans des parcs, couvert de crasse, en traînant mes baluchons de vêtements. – Il n’y a plus rien à faire. Je la comprends. J’ai été enfermé dans trois asiles de fous au moins depuis que je suis ici, dans cette ville de Miami où je suis arrivé il y a six mois pour fuir la culture, la musique, la littérature, la télévision, les événements sportifs, l’histoire et la philosophie de l’île de Cuba. Je ne suis pas un exilé politique. Je suis un exilé total. Je me dis parfois que si j’étais né au Brésil, en Espagne, au Venezuela ou en Scandinavie, j’aurais fui tout autant leurs rues, leurs ports et leurs prairies. – Ici tu seras bien, dit ma tante. Je la regarde. Elle me regarde avec dureté. Aucune pitié dans ses yeux secs. Nous descendons. On pouvait lire boarding home sur la maison. Une de ces maisons qui recueillent la lie de la société. Des êtres aux yeux vides, aux traits anguleux, aux bouches édentées, aux corps malpropres. Je crois que de tels lieux n’existent qu’ici, aux Etats-Unis. On les connaît aussi sous le nom de homes tout court. Ce ne sont pas des établissements publics. N’importe quel particulier peut en ouvrir un à condition d’obtenir la licence de l’Etat et de suivre un stage paramédical. Ma tante me donne des explications : – … une affaire comme une autre. Une entreprise comme les pompes funèbres, un commerce d’opticien, une boutique de mode. Ici tu paieras trois cents pesos*. Nous avons ouvert la porte. Ils étaient tous là. René et Pepe, les deux débiles mentaux ; Hilda, la vieille décatie qui urine continuellement dans ses robes ; Pino, un homme gris et silencieux qui fixe l’horizon, le regard dur ; Reyes, un vieux borgne dont l’œil de verre suppure sans cesse un liquide jaunâtre ; Ida, la grande dame déchue ; Louie, un Yankee vigoureux au teint olivâtre qui hurle sans arrêt comme un loup pris de folie ; Pedro, un vieil Indien, peut-être péruvien, témoin silencieux de la méchanceté du monde ; Tato, l’homosexuel ; Napoléon, le nain ; et Castaño, un vieillard de quatre-vingt-dix ans qui sait seulement crier : "Je veux mourir ! Je veux mourir ! Je veux mourir !" – Tu seras bien ici, dit ma tante. Tu seras parmi des Latinos. Nous avançons. M. Curbelo, patron de la maison, nous attend dans son bureau. M’a-t-il dégoûté d’emblée ? Je n’en sais rien. C’était un gros type flasque. Il portait des vêtements de sport ridicules surmontés d’une petite casquette juvénile de joueur de base-ball. – Alors c’est lui, l’homme ? demande-t-il à ma tante en souriant. – C’est lui, répond-elle. – Il sera bien ici, dit Curbelo, il vivra comme en famille. Il regarde le livre que je tiens sous le bras et demande : – Tu aimes lire ? Ma tante répond : – Mieux, il est écrivain. – Oh ! dit Curbelo, faussement étonné. Et tu écris quoi ? – De la merde, dis-je doucement. – Vous avez apporté ses médicaments ? demande alors Curbelo. Ma tante les cherche dans son sac à main. – Oui, dit-elle, du Melleril. Cent milligrammes. Il doit en prendre quatre par jour. – Bien, dit M. Curbelo d’un air satisfait. Vous pouvez le laisser à présent. Le reste, c’est notre affaire. Ma tante me regarde droit dans les yeux. Je crois discerner, cette fois, un semblant de pitié. – Tu seras bien ici, assure-t-elle. Il n’y a plus rien à faire. Je m’appelle William Figueras. A quinze ans, j’avais lu le grand Proust, Hesse, Joyce, Miller et Mann. Ils furent pour moi comme les saints pour un dévot chrétien. Il y a vingt ans, à Cuba, j’achevais un roman. C’était une histoire d’amour entre un communiste et une bourgeoise, qui finissait par le suicide des deux héros. Ce roman ne fut jamais publié, le grand public ne connut jamais mon histoire d’amour. Les spécialistes littéraires du régime dirent que mon roman était morbide, pornographique et, en outre, irrévérencieux, car il traitait le parti communiste avec dureté. Après quoi, je devins fou. Je commençai à voir des diables sur les murs, je me mis à entendre des injures et je cessai d’écrire. Ce qui émanait de moi, c’était de l’écume de chien enragé. Un jour, croyant qu’un changement de pays me délivrerait de la folie, je quittai Cuba et arrivai dans le grand pays américain. Les parents qui m’attendaient ici ne savaient rien de ma vie : après vingt ans de séparation, ils ne me connaissaient plus. Ils s’attendaient à voir atterrir un futur triomphateur, un futur commerçant, un futur play-boy ; un futur père de famille qui aurait une future maison pleine d’enfants, qui irait à la plage le week-end, roulerait dans de belles voitures et porterait des vêtements haute couture de chez Jean-Marc ou de chez Pierre Cardin. Mais tout ce qui se présenta à l’aéroport le jour de mon arrivée, c’est un type devenu fou, presque édenté, maigre et craintif, qu’il fallut faire interner le jour même dans un service psychiatrique parce qu’il regarda tous les membres de la famille avec suspicion et, au lieu de les étreindre et de les embrasser, il les injuria. Je sais que ce fut un coup terrible pour eux tous. Spécialement pour ma tante, qui se berçait d’illusions. Tout ce qui se présenta, c’est moi. Une honte. Une tache terrible dans cette famille de petits-bourgeois cubains, aux dents saines et aux ongles soignés, à la peau éclatante, vêtus à la dernière mode, parés de grosses chaînes en or, propriétaires de somptueuses automobiles dernier cri, de maisons aux nombreuses pièces, avec climatisation et chauffage, au garde-manger bien rempli. Ce jour-là (celui de mon arrivée), je sais qu’ils se regardèrent tous, honteux, qu’ils firent certaines remarques caustiques et quittèrent l’aéroport au volant de leurs voitures, avec la ferme intention de ne plus jamais me revoir. Jusqu’au jour d’aujourd’hui. La seule qui resta fidèle aux liens familiaux, c’est cette tante Clotilde, qui décida de me prendre en charge et me garda chez elle pendant trois mois. Jusqu’au jour où, sur les conseils d’autres membres de la famille et de quelques amis, elle décida de me placer dans le boarding home ; la maison des déchets humains.

Détails sur le produit

  • Broché: 126 pages
  • Editeur : Actes Sud; Édition : Actes Sud (9 septembre 2002)
  • Collection : Lettres latino-américaines
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2742739386
  • ISBN-13: 978-2742739387
  • Moyenne des commentaires client : 4.5 étoiles sur 5  Voir tous les commentaires (4 commentaires client)
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2 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
Touchant 3 février 2010
Format:Poche
Mon ange est un livre que je devais lire pour mes cours... Donc je me disais :" encore un livre à lire", je l'achete par dépit . Mais en le commençant je découvre un "diamant brut"... Je ne dis plus rien lisez le.

Guillermo rosales est un auteur à découvrir d'urgence
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3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
Plutôt glaçant... 26 mai 2008
Par FRANCOIS
Format:Poche
Voilà un livre qui vous glace tant il est désespéré.
Pas d'échappatoire, ni d'issue à un destin et une société qui littéralement "jettent à la poubelle" les éléments jugés les plus faibles.
Le narrateur en fait partie qui, détruit par Cuba et son régime, va (se) faire achever sa destruction aux Etats-Unis.
Un roman court, fort, à l'écriture concise...
Pas de superflu, pas de chi-chi, c'est dur et brutal, terriblement triste et mélancolique à la fois.
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3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile 
Par spanish lullaby TESTEURS
Format:Poche
Merci à mon fils qui m'a offert ce livre, et fait découvrir un auteur sublime !

La nature se venge en nous offrant ces surdoués de la littérature cubaine mais aux destins tragiques quelquefois comme Rosales lui-même ou Arenas ( entre autres).
Est-ce que l'exil est la solution à la répression castriste ?
Mais excusez-moi je m'évade ...
L'objet du roman est la folie avec en arriere-arriere fond Cuba et le communisme.
Un roman qui se referme très vite puisqu'il ne comprend que 120 pages mais qui nous ouvre l'esprit sur mille réflexions ...
Superbe hommage aux grands auteurs et contribution remarquable à la littérature.
J'ai a-do-ré

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