Je mens, je ne connais pas la vérité, jai oublié mon âge, je mens tellement, jai trente-six ans, un peu moins, non un peu plus, ça ne se voit pas encore, je vacille entre ladolescence et la mort. La maturité implique chez moi des pertes dinnocence, de fraîcheur, une chute obligatoire dans la ride, la vieillesse, la fin. Heureusement, je résiste assez bien à lusure.
Mon histoire ne restera jamais que personnelle, cest ainsi que je la souhaite, ni associative, ni communautaire, ni sociétale, individuelle donc personnelle, elle mappartient, la seule chose que je possède, on ne men dépossédera pas.
Je suis libre de vivre comme je veux, dans les murs que jai choisis, oui, parce quil me faut des murs, disons quils sont là et que je me suis habitué, ils poussent tout seuls, sans attention particulière, même pas la peine de les arroser, toujours debout au retour des vacances, et malgré mes efforts pour les détruire ils repoussent sans que je le souhaite, cette situation est incontrôlable, jévite dy penser. Il me reste le loisir de tapisser, peindre ou repeindre ces murs, les laisser se décrépir, ne jamais bricoler, ni les colmater, ils ont leur vie parallèle à la mienne, mon enfermement sera ailleurs.
Je mappelle Alain Conlang, anciennement Cohnlimberg ou Konningstein, mon père ne se souvient plus, mon grand-père na pas laissé de traces. Jaime bien mon nom, il passe partout et cest déjà un avantage. Il est reconstruit, refait, un lifting de lidentité, le renouveau juif, mon nom est très RAZ, comme dans remise à zéro, il a été retaillé pour que la lignée suivante puisse mieux sintégrer, un grand-père pressé a ainsi facilité lacceptation de notre famille sur simple présentation dune carte de visite, jusquà nouvel ordre.
Je mens, cest peut-être juste une impression qui me poursuit. Chacun de mes mots semble faux, à côté, presque étranger. Plus je me force à la rectitude, plus jai limpression de méloigner. Je ne sais pas de quoi je méloigne ? Et pour aller vers quoi ? Je nai pourtant pas limpression de bouger.
Ce matin, en me réveillant, je baignais dans ma sueur bien quil fasse toujours trop froid chez moi. Jhabite dans un appartement que je loue au noir à des amis de mes parents, non, à mes parents en vérité. Je leur loue, jai insisté pour payer. Mes meubles sont récupérés, seule ma vaisselle est neuve, les fourchettes et couteaux me viennent dune tante décédée, des couverts en argent véritable noirci par manque dentretien, je devrais me résoudre à tout passer au Mirror.
Je suis en sueur.
Jai horreur de transpirer. Insoumission dun fluide corporel qui demeure libre et indépendant. Je connais toutes les marques de déodorants ou dantitranspirants, je nai jamais bien perçu la différence, je ne suis fidèle à aucune marque, jamais trouvé de substance chimique qui puisse mater mes pores récalcitrants, ils vont finir par me transformer en porc. Je transpire rarement, mais lidée de briller me dérange et mincommode. Ce matin, je perle au niveau du front, mes petits cheveux fins et malades sont restés collés à ma peau. Ils font de la résistance, refus du réveil.
Je viens de rêver dune étrange pénétration. Je me suis fait fister par mon père. Poigner en français, je ne sais pas si le mot existe. Ou empoigner. Mon père ne ma jamais battu, frappé ou caressé. Cest donc un cauchemar, je ne suis pas expert dans linterprétation des rêves. Javais son poing puis son avant-bras dans le cul et ça ne me faisait pas mal, javais honte, jy prenais du plaisir et peut-être quil allait glisser jusquà lépaule et peut-être plus loin, bientôt son corps en entier, mais comment était-ce possible, je navais jamais pensé à me faire fister et, dans le rêve, ma seule préoccupation était quil ne se retire pas.
Javais découvert ce genre débats sexuels dans un roman porno-existentiel qui métait tombé dessus par hasard, un cadeau de Suzy qui sinquiétait pour ma libido, pour moi, elle sinquiète toujours. Elle revenait dun voyage organisé pour célibataires dun certain âge et lavait trouvé abandonné sur le siège dun charter. Javais lu et relu, ça ne mavait rien fait, même pas rougir, aucune identification possible, je me sentais ailleurs, mais où ? Ces mouvements de corps ainsi décrits mavaient laissé perplexe, avec une forte tendance au dégoût, pas attiré du tout. Je suis tellement coincé. Comment mouvrir plus ? Par où commencer ? Je nai pas encore trouvé mon entrée principale.
Je crois que je suis en règle. Jaime être en règle. Le passage des douanes et des frontières me terrorise, les uniformes me mettent dans des états proches de la liquidation. Je nai aucune ambition hors de mon périmètre. Je nai aucune force. Je me sens toujours coupable, quoi quil arrive, la culpabilité ne me lâche pas. Je ne men débarrasse pas. Même en dormant. Elle me poursuit jusquaux rêves. Je naime pas les uniformes parce quun jour ils trouveront une raison pour marrêter. Peut-être que cette raison est déjà en gestation quelque part. Qui sait ? Quand je sors dun magasin, jai peur, je suis certain que les bornes de contrôle vont se mettre à hurler, ils retrouveront un article magnétisé dans une de mes poches. Cest peut-être moi tout entier qui suis magnétisé.
Le rêve était assez bref, apparu en fin de cycle du sommeil.
Il fallait vite que je me fasse un café. Pour me réveiller. Ou prendre une douche dabord, à leau glacée. Ou prendre le café dans la douche. Impossible évidemment. Soit lun, soit lautre. Tu nauras pas tout à la fois. Faut choisir, règle éternelle de la vie saine et constructive. Je construis ma maison brique par brique, ainsi elle sera solide et résistera au vent et aux intempéries. Brique par brique. Comme le plus intelligent des trois petits cochons, moi.
Jai acheté une machine pour faire des espresso. Plus besoin daller au café, je me passe volontiers des comptoirs et de leur folklore médiocre, les odeurs de fromage brûlé, les alcools transpirés et partagés, les petits mots et grands commentaires sur la vie en général et au quotidien. Lors de lachat, jai dû minscrire à un club de buveurs de café, je reçois mes doses par la poste. Elles sont de toutes les couleurs et jalterne leur consommation. Je ne connais pas les autres membres, je me dis quon devrait se rencontrer un de ces jours. Si les doses arrivent en retard, je reçois de petites tasses blanches, la garantie satisfaction du club. Peut-être que je vais pouvoir me constituer sur leur dos un joli service en porcelaine épaisse. Ils mettent tant dénergie à me vendre du café alors que je suis un client si facile. Un jour, je ne sortirai plus de chez moi.
Surtout ne pas noter le rêve sur mon imitation Palmpilot. Leffacer de toutes mes mémoires.
--Ce texte fait référence à l’édition
Broché
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