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Mon cas personnel (Broché)

de Ilan Duran Cohen (Auteur)
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Les livres d'Ilan Duran Cohen sont toujours détonants dans le paysage littéraire. Celui-ci n'échappe pas à la règle ! Qu'on en juge : Alain Conlang est un anonyme dans la foule. Fils de parfumeur, fleurant le "sent-bon", il était surnommé "le pédé" par ses petits camarades de classe. Loin de le blesser, ce surnom aux sonorités proches de pépé et de bébé lui plaisait beaucoup ! Devenu homosexuel, il sourit à ce souvenir. Aujourd'hui, il est l'inventeur d'une "méthode" (qui porte son nom), permettant de remonter des abîmes tous les délaissés qu'une histoire d'amour a jeté sur le carreau. Rien de bien lucratif mais c'est là quelque chose qui l'occupe quand il ne partage pas son temps avec Hervé, son ex-directeur des ressources humaines, qui l'a flanqué à la porte pour mieux l'avoir sous sa couette ! Un temps qu'il vit aussi avec Nathalie, féministe engagée avec laquelle il a signé un contrat de… géniteur, en tant qu'indispensable gamète ! Sans oublier ses parents, gentil couple vieillissant, traînant son Alzheimer, pour lesquels il a balisé l'appartement ! En somme, une joyeuse ménagerie incohérente autour d'un homme fragile franchement singulier, en quête d'amour, hanté par l'abandon. Avec la même verve déployée dans Le Fils de la sardine, Ilan Duran Cohen poursuit ainsi sa réflexion sur les rapports humains. Entre humour et ironie. On ne s'en plaindra pas ! --Céline Darner --Ce texte fait référence à l’édition Broché .

Extrait

Je mens, je ne connais pas la vérité, j’ai oublié mon âge, je mens tellement, j’ai trente-six ans, un peu moins, non un peu plus, ça ne se voit pas encore, je vacille entre l’adolescence et la mort. La maturité implique chez moi des pertes d’innocence, de fraîcheur, une chute obligatoire dans la ride, la vieillesse, la fin. Heureusement, je résiste assez bien à l’usure.

Mon histoire ne restera jamais que personnelle, c’est ainsi que je la souhaite, ni associative, ni communautaire, ni sociétale, individuelle donc personnelle, elle m’appartient, la seule chose que je possède, on ne m’en dépossédera pas.

Je suis libre de vivre comme je veux, dans les murs que j’ai choisis, oui, parce qu’il me faut des murs, disons qu’ils sont là et que je me suis habitué, ils poussent tout seuls, sans attention particulière, même pas la peine de les arroser, toujours debout au retour des vacances, et malgré mes efforts pour les détruire ils repoussent sans que je le souhaite, cette situation est incontrôlable, j’évite d’y penser. Il me reste le loisir de tapisser, peindre ou repeindre ces murs, les laisser se décrépir, ne jamais bricoler, ni les colmater, ils ont leur vie parallèle à la mienne, mon enfermement sera ailleurs.

Je m’appelle Alain Conlang, anciennement Cohnlimberg ou Konningstein, mon père ne se souvient plus, mon grand-père n’a pas laissé de traces. J’aime bien mon nom, il passe partout et c’est déjà un avantage. Il est reconstruit, refait, un lifting de l’identité, le renouveau juif, mon nom est très RAZ, comme dans remise à zéro, il a été retaillé pour que la lignée suivante puisse mieux s’intégrer, un grand-père pressé a ainsi facilité l’acceptation de notre famille sur simple présentation d’une carte de visite, jusqu’à nouvel ordre.

Je mens, c’est peut-être juste une impression qui me poursuit. Chacun de mes mots semble faux, à côté, presque étranger. Plus je me force à la rectitude, plus j’ai l’impression de m’éloigner. Je ne sais pas de quoi je m’éloigne ? Et pour aller vers quoi ? Je n’ai pourtant pas l’impression de bouger.

Ce matin, en me réveillant, je baignais dans ma sueur bien qu’il fasse toujours trop froid chez moi. J’habite dans un appartement que je loue au noir à des amis de mes parents, non, à mes parents en vérité. Je leur loue, j’ai insisté pour payer. Mes meubles sont récupérés, seule ma vaisselle est neuve, les fourchettes et couteaux me viennent d’une tante décédée, des couverts en argent véritable noirci par manque d’entretien, je devrais me résoudre à tout passer au Mirror.

Je suis en sueur.

J’ai horreur de transpirer. Insoumission d’un fluide corporel qui demeure libre et indépendant. Je connais toutes les marques de déodorants ou d’antitranspirants, je n’ai jamais bien perçu la différence, je ne suis fidèle à aucune marque, jamais trouvé de substance chimique qui puisse mater mes pores récalcitrants, ils vont finir par me transformer en porc. Je transpire rarement, mais l’idée de briller me dérange et m’incommode. Ce matin, je perle au niveau du front, mes petits cheveux fins et malades sont restés collés à ma peau. Ils font de la résistance, refus du réveil.

Je viens de rêver d’une étrange pénétration. Je me suis fait fister par mon père. Poigner en français, je ne sais pas si le mot existe. Ou empoigner. Mon père ne m’a jamais battu, frappé ou caressé. C’est donc un cauchemar, je ne suis pas expert dans l’interprétation des rêves. J’avais son poing puis son avant-bras dans le cul et ça ne me faisait pas mal, j’avais honte, j’y prenais du plaisir et peut-être qu’il allait glisser jusqu’à l’épaule et peut-être plus loin, bientôt son corps en entier, mais comment était-ce possible, je n’avais jamais pensé à me faire fister et, dans le rêve, ma seule préoccupation était qu’il ne se retire pas.

J’avais découvert ce genre d’ébats sexuels dans un roman porno-existentiel qui m’était tombé dessus par hasard, un cadeau de Suzy qui s’inquiétait pour ma libido, pour moi, elle s’inquiète toujours. Elle revenait d’un voyage organisé pour célibataires d’un certain âge et l’avait trouvé abandonné sur le siège d’un charter. J’avais lu et relu, ça ne m’avait rien fait, même pas rougir, aucune identification possible, je me sentais ailleurs, mais où ? Ces mouvements de corps ainsi décrits m’avaient laissé perplexe, avec une forte tendance au dégoût, pas attiré du tout. Je suis tellement coincé. Comment m’ouvrir plus ? Par où commencer ? Je n’ai pas encore trouvé mon entrée principale.

Je crois que je suis en règle. J’aime être en règle. Le passage des douanes et des frontières me terrorise, les uniformes me mettent dans des états proches de la liquidation. Je n’ai aucune ambition hors de mon périmètre. Je n’ai aucune force. Je me sens toujours coupable, quoi qu’il arrive, la culpabilité ne me lâche pas. Je ne m’en débarrasse pas. Même en dormant. Elle me poursuit jusqu’aux rêves. Je n’aime pas les uniformes parce qu’un jour ils trouveront une raison pour m’arrêter. Peut-être que cette raison est déjà en gestation quelque part. Qui sait ? Quand je sors d’un magasin, j’ai peur, je suis certain que les bornes de contrôle vont se mettre à hurler, ils retrouveront un article magnétisé dans une de mes poches. C’est peut-être moi tout entier qui suis magnétisé.

Le rêve était assez bref, apparu en fin de cycle du sommeil.

Il fallait vite que je me fasse un café. Pour me réveiller. Ou prendre une douche d’abord, à l’eau glacée. Ou prendre le café dans la douche. Impossible évidemment. Soit l’un, soit l’autre. Tu n’auras pas tout à la fois. Faut choisir, règle éternelle de la vie saine et constructive. Je construis ma maison brique par brique, ainsi elle sera solide et résistera au vent et aux intempéries. Brique par brique. Comme le plus intelligent des trois petits cochons, moi.

J’ai acheté une machine pour faire des espresso. Plus besoin d’aller au café, je me passe volontiers des comptoirs et de leur folklore médiocre, les odeurs de fromage brûlé, les alcools transpirés et partagés, les petits mots et grands commentaires sur la vie en général et au quotidien. Lors de l’achat, j’ai dû m’inscrire à un club de buveurs de café, je reçois mes doses par la poste. Elles sont de toutes les couleurs et j’alterne leur consommation. Je ne connais pas les autres membres, je me dis qu’on devrait se rencontrer un de ces jours. Si les doses arrivent en retard, je reçois de petites tasses blanches, la garantie satisfaction du club. Peut-être que je vais pouvoir me constituer sur leur dos un joli service en porcelaine épaisse. Ils mettent tant d’énergie à me vendre du café alors que je suis un client si facile. Un jour, je ne sortirai plus de chez moi.

Surtout ne pas noter le rêve sur mon imitation Palmpilot. L’effacer de toutes mes mémoires. --Ce texte fait référence à l’édition Broché .


Détails sur le produit

  • Broché: 244 pages
  • Editeur : Actes Sud (1 avril 2004)
  • Collection : Babel
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2742747427
  • ISBN-13: 978-2742747429
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5 internautes sur 5 ont trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Comment survivre à un chagrin d'amour, 18 août 2002
Ce commentaire fait référence à cette édition : Mon cas personnel (Broché)
Ce livre sérieux est plein d'humour et ne se prend pas au sérieux du tout.On rit meme parfois des personnages qui nous ressemblent tant: Qui n'a pas souffert d'un chagrin d'amour? chacun se reconnait dans cette souffrance, et le talent de l'auteur est de dédramatiser,de gentiment se moquer des questions éternelles :pourquoi m'a t-il quitté ? pourquoi je n'arrive pas à l'oublier ? etc...tout en enfonçant le clou : nul ne peut échapper à çà, tout le monde ressent cela, et NON: il ou elle ne reviendra pas, soyez en sur! et puis pleurez çà vous passera bien forcément.C'est cruel, mais talentueusement écrit au second degré, que l'humour l'emporte vraiment et arrive à rendre plus supportable les ruptures.A chacun sa méthode,celle de l'auteur mérite d'etre lue, vous allez meme sourire avec lui !
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Aucun internaute (sur 2) n'a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5 Relations amoureuses... une méthode pour en sortir ?, 29 septembre 2002
Ce commentaire fait référence à cette édition : Mon cas personnel (Broché)
Chouette livre qui parle des rapports humains, de l'amour, de la rupture aussi... Il propose aussi une méthode pour sortir d'une rupture... Fallait y penser ! :)
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1 internaute sur 4 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 à lire et à relire, 10 septembre 2002
Ce commentaire fait référence à cette édition : Mon cas personnel (Broché)
un beau livre ! sur le genre humain et sur la vie.
et en cas de séparation, plusieurs méthodes sont identiquées pour oublier
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