CHRONIQUE DE JEAN SYLVAIN CABOT MAGAZINE ROCK&FOLK FEVRIER 1983 N°193 Page 104/105
11° Album 1983 33T Réf : Warner WEA 923 773-1
Depuis "461 Ocean Boulevard", on ne peut pas dire que les disques d'Eric Clapton ont fait de grandes vagues, déchaîne des tempêtes et des passions. Pas avec eux qu'on risque de chavirer : disques rustiques et cool, le plus souvent inégaux et décevants, albums poussifs que signe d'une main lente devenue paresseuse, tel est le paysage qui surgit dans le rétroviseur. Un type comme Clapton, qui a tellement donné, a bien le droit de rester les bras croisés à ne rien faire ou presque. La retraite paisible. Et l'on ne compte plus guère que sur les concerts ou les albums live pour étancher notre soif de généreuses parties de guitare. C'est pour cela qu'on l'attend, c'est pour cela qu'on ira.
Mais les albums studio, on n'en attend généralement pas grand chose. Deux ballades, une paire de blues, un country rock, deux petites choses funky, une reprise de Dylan, ou J.J. Cale, c'est pas tant le menu qu'on nous propose que le manque d'assaisonnement avec lequel il est servi. La cuisine est fade. Alors, on s'en passe. Et l'on compte s'en dispenser jusqu'au jour où il nous fera enfin un bon. Un disque décent, présentable sous toutes les coutures, audible de bout en bout. Un comme il faut qu'on puisse vraiment défendre. Rien qu'un.
Ce jour viendra.
Ce jour est arrivé.
Je n'ai eu le droit qu'à une seule écoute sur cassette. Je n'ai ni les crédits des chansons, ni le nom des musiciens. Rien que les titres. Mais je suppose que c'est son british band actuel avec Roger Hawkins à la batterie. Il y aurait eu des changements, on l'aurait su.
"Everybody Needs A Change" ouvre les festivités et résume l'affaire. Cà sent le terroir. Orgue churchy, rythmes chaloupés, riffs pansus et pincées de slide. Et la voix de gros matou, grasseyante, que l'on reçoit comme un coup de patte. Une voix finalement si attachante et qui porte en elle tant de fatigue et tant de peine. Une voix de bluesman. Un bon morceau? Ca commence on ne peut mieux.
"Shape You're In" : on accélère. Du fagot de boogie-blues. Les grattes légères, la basse bien drue, la slide qui galope : "Come on baby, take it easy, take it slow ..."
Premier solo en pickin' redoublé d'un second en acoustique (Albert Lee). Légers choeurs sur le refrain, un petit trot des guitares en final. Très chouette, tout ça.
"Ain't Going Down" : mid-tempo bien enlevé. Orgue en première ligne, une basse bien épaisse. C'est la guitare qui fait le forcing, tricote tout du long en solo à coups d'aiguilles incisives. Sonorités un peu aigres. Un bon titre.
Avec "Rock'n'Roll Heart", on se calme un peu. Des grappes d'orgue Hammond résolument churchy, la rythmique relax et musclée. Une prière soul. Tout ce qu'il demande, c'est qu'elle reste près de lui, comme elle est. "I don't need no glitter, no Hollywood. Non rien de tout ça ..... Encore un bon morceau.
"Man Overboard". Une intro de slide qui gazouille. Plein Sud, c'est parti. Le piano sur la rive droite et le bottleneck sur l'autre bord qui s'en paye de belles. Le refrain est chouette et se fredonne aisément :
"Man on fire, man overboard.....". Et les guitares, qui retrouvent des couleurs chantantes, donnent un bref coup de peigne dans la chevelure blonde de Layla... Et nous voilà à la fin de la première face, et l'on est tout surpris. Alors quoi, pas un seul morceau faiblard ? Rien qui ne nous ait donné l'envie de nous lever et pousser le bras plus loin ? Rien.
"Pretty Girl", la ballade du disque. Fallait s'y attendre. Mais, si ça peut vous rassurer, c'est la seule. Et puis ça se laisse écouter. C'est juste un peu longuet (cinq minutes), mais la voix y croit. Il lui dit qu'elle a apporté le soleil dans ses jours les plus sombres. Qui oserait se moquer d'un homme amoureux ?
"Man In Love", la suite en couleurs. Un bon rock bien low-down, moulé dans de bonne terre sudiste. Avec des riffs de guitare en épis de maïs. Des goulées de slide et de piano; Bon boulot des duettistes (Albert et Eric). Très fines lames. Très sympa aussi.
"Cross Cut Saw". Là, pas de problème, c'est un blues d'Albert King. Une rythmique bronzée, épicée style New-Orléans, et une guitare incisive complètement Chicago. Un jeu dur, tendu et plein de feeling. Le Clapton impérial. Le puriste du blues qui a totalement assimilé le leçon des maîtres. Etincelant, évidemment.
"Slow Down Linda" attaque d'emblée très rock, très aillant. Riffs en pointes et un drive solide. Rock sudiste, bien nerveux, doré de lampées de slide goulues et gourmandes. Bon refrain. Dérapage de bottleneck et super-solo. Sans doute un des meilleurs moments des futurs concerts. Un titre qui se détache ici illico.
""Crazy Country Hop" termine le disque d'une façon marrante. C'est une pichenette allègre, très fifties. Une sorte de back-beat à la Bo Diddley (en puis fluide). Ou plutôt une sorte de rock hawaïen à la Chuck Berry. Les paroles sont fun, le refrain tout bête : "Ouuuu Wee ! Oh Ohh Ouuu lala let's rock'n'roll". Et Clapton qui s'amuse comme un gamin. Digne conclusion, pleine d'entrain. Ce disque fait plaisir à entendre. C'est un coup de rein salutaire. Une bonne surprise. Aucun titre vraiment faiblard ou mollasson à première vue. Très homogène comme galette. Très sudiste aussi. Plein de slide, plein de soleil. Ce disque montre un punch tranquille et une santé auxquels Clapton nous avait rarement habitués ces dernières années.
Vraiment, une très bonne surprise. Allez, j'ai dans la manche un vieux plan qui me chatouille et que j'hésite à sortir. Vous ne devinez pas ? Allez, restons sur une première impression. Son meilleur disque depuis...
Vous l'avez dit !