Parmi ceux qu'on appelle des "enseignants spirituels", certains sont lestés d'une réputation sensément douteuse, et pas nécessairement parce qu'ils sont des imposteurs - au contraire; c'est le cas de Gurdjieff, ce mystagogue caucasien de la première moitié du XXe siècle. Ceux qui l'ont rencontré disaient de lui qu'il savait tout de vous au premier regard, y compris ce que vous vous efforciez de vous cacher à vous-même. De fait, il apparaît très vite à la lecture de ses observations sur l'être, la connaissance et la conscience [qu'on trouvera plus en détail dans les "Fragments d'un Enseignement Inconnu" d'Ouspensky] que Gurdjieff était sans doute un homme de haute clairvoyance, dépassant de très loin la vue des hommes ordinaires, qu'il se plaisait d'ailleurs à ranger en différentes catégories d'idiots.
Le livre de L. Pauwels tente de donner une image libre de jugement de ce "maître" singulier, en invoquant les nombreux témoignages de personnes ou personnalités qui, comme lui, ont côtoyé "l'enseignement" et se sont livrés au "travail", avec tous les espoirs que cela suppose. Si l'ouvrage a l'intelligence de ne pas être un réquisitoire, il offre cependant un étrange mélange d'admiration et de diabolisation à l'encontre du personnage de Gurdjieff. Dans la mesure où plusieurs disciples confiés à ses soins souffrirent ou même moururent des conséquences de son enseignement, on accepte le trouble de l'auteur; et si l'on indique qu'il écrivit ces lignes quelques 6 années après avoir quitté l'enseignement, on peut juger de l'empreinte que Gurdjieff était capable de laisser sur un esprit.
« Monsieur Gurdjieff » est ainsi un livre à lire aussi bien en guise d'introduction prudente que pour en savoir plus sur le mouvement et l'engouement que Gurdjieff a suscité en son temps. Dans son fond, l'ouvrage dépeint utilement la rencontre de l'homme ordinaire, qui cherche à donner un sens réel à sa vie, avec un "maître" qui semble détenir les clefs pour réaliser - ou entretenir malicieusement - cette passion consomptive.