Can, un groupe pas comme les autres. Formé à Cologne en 1968 par un bassiste et un clavier issus de la musique expérimentale, un batteur de free-jazz et un guitariste de rock. Et, sur ce premier album, un chanteur noir américain, sculpteur et dépressif. On n'est pas encore dans le funk planant des albums ultérieurs, mais on est face à ce qui est peut-être le premier album de rock indie de tous les temps. "Father Cannot Yell" est un chef-d'oeuvre dans la lignée directe du "White Light/White Heat" du Velvet, en plus accompli sans doute: lyrics frénétiques à moitié rappés du chanteur Malcolm Mooney, rythme endiablé (Jaki Liebezeit est l'un des meilleurs batteurs de l'histoire du rock), basses répétitives et inquiétantes de type proto-industriel, distortion énorme, hideuse, et pourtant incroyablement envoûtante. "Mary, Mary" est une très belle ballade blues psychotique (Can invente des genres à chaque morceau) avec des guitares stridentes et expressionnistes; "Outside My Door" est du rhythm'n blues garage mâtiné de noirceur, un peu à la Doors; et "Yoo Doo Right", avec ses vingt minutes hypnotiques basées sur deux accords, est l'alliance unique de l'approche funk de Mooney et de la virtuosité inquiétante de Liebezeit, idéalement sertie par les accords et les riffs qu'échangent le clavier et la guitare. Un des albums les plus sombres des années 60, un des plus puissants aussi, servi par des musiciens déjà hors pair à l'approche totalement radicale.