"Morgue Pleine" passe dans l'oeuvre de Manchette pour un opus mineur. A en croire certains, son intrigue serait poussive, son style inélégant et son personnage principal dépourvu d'intérêt. Ces reproches sont-ils fondés? Je ne le crois pas une seconde. Certes, ce livre n'est pas du calibre du
Petit Bleu ou de
L'affaire N'Gustro, j'en conviens aisément, mais il n'en reste pas moins un polar de grande qualité qui mérite non seulement d'être lu, mais encore d'être relu. L'ambition que poursuit Manchette dans ces pages est on ne peut plus claire: rendre hommage à l'Age d'Or du roman noir américain en pastichant les histoires de "privé" à la
Chandler. Dès le premier chapitre, le ton est posé, mélange d'auto-dérision acerbe et d'humour blasé qui tutoie la parodie sans tomber ouvertement dans la caricature.
L'anti-héros de service, Eugène Tarpon, ex-gendarme hanté par une bavure et reconverti dans les enquêtes privées, est une sorte de
Marlowe franchouillard qui survit dans un deux-pièces minable et se cuite allègrement en attendant que frappe à sa porte l'hypothétique client qui lui apporterait enfin une bonne affaire bien pognonneuse. Hélas, à part les Témoins de Jéhovah, pas grand-monde ne vient frapper à la porte de ce pauvre Eugène qui commence à se demander s'il ne ferait pas mieux de retourner au village habiter chez sa mère... Heureusement, le Destin veille sous l'aspect d'une jeune femme qui débarque à l'improviste en réclamant son aide car sa copine vient de se faire égorger... S'ensuivent bien sûr moult rebondissements, bagarres, coups de feu, etc...
Comme il est de coutume chez Manchette, l'intrigue proprement dite n'offre ici qu'un intérêt anecdotique. Ce qui ne l'empêche pas, attention! d'être fort bien construite et de rappeler habilement, par son côté touffu, les histoires labyrinthiques de
Chandler... Mais c'est bel et bien au niveau de l'écriture que s'épanouit véritablement le génie manchettien... Ah, quel nectar que cette prose dont on sent que chaque mot a été pesé, repesé, soupesé avec une patience et une précision toutes flaubertiennes! Il y a dans ce style une mélodie singulière, une petite musique absolument unique, un permanent souci de perfection mâtiné de second degré que je n'ai jamais retrouvé chez aucun autre auteur. Chaque phrase de Manchette ou presque vous réserve un bonheur de langage, tantôt un clin d'oeil ludique ou une tournure précieuse, tantôt une référence érudite, une expression loufoque ou une savante pirouette grammaticale. Manchette s'amuse en écrivant, c'est aussi simple que ça! Il ne se contente pas, comme tant d'écrivaillons, de raconter une histoire. Il prend à la raconter un plaisir sensuel qui finit par se communiquer au lecteur. Moi, c'est pour ça que je l'aime!