Luchino Visconti réalise "Morte a Venezia" en 1971, d'après le
roman éponyme de l'écrivain allemand Thomas Mann. Il n'utilise pas les services d'un compositeur de musique de film, mais des extraits de musique classique, principalement la "
5° symphonie" de Gustave Mahler et son sublime "Adagietto". Le présent coffret propose une version restaurée du film (destinée à devenir caduque par une prochaine sortie en blu-ray) et plusieurs bonus, dont quatre documentaires. Le premier, qui permet d'entendre Visconti expliquer son travail, n'est pas sous-titré en français ! Les autres, à savoir un documentaire sur le scénario (par le scénariste Nicola Badalucco), un autre sur la mise en scène et un dernier sur les costumes, tous d'une durée de 20 minutes, sont très intéressants, même si le troisième en fait des tonnes dans le registre "masturbation intellectuelle". Des galeries interactives et autres bandes-annonce complètent le programme. Il y manque le documentaire "A la recherche de Tadzio", fondamental pour épouser la conception de l'œuvre.
Si tout a été dit sur "Mort A Venise", il est peut-être encore possible de ramener ses détracteurs sur la voie de la rédemption : Comme de nombreux spectateurs, je n'ai pas du tout aimé le film la première fois que je l'ai vu. Je n'ai rien compris à sa structure évanescente, à son rythme indolent et à sa construction faussement dépouillée. Une seconde vision m'aura été nécessaire afin d'accéder à toute sa complexité, et plusieurs autres avant d'en atteindre toute (?) la profondeur. "Mort A Venise" ne raconte pas seulement le dernier voyage d'un artiste en quête perpétuelle de perfection qui finit par tomber amoureux d'un jeune adolescent à la beauté vierge et androgyne, proche d'une statue grecque. C'est avant tout l'histoire du temps qui passe... Ainsi, Gustav Von Achenbach, ce musicien au seuil de la vieillesse, se rend-il compte que l'essentiel de sa vie s'est écoulée. Après avoir recherché tout au long de son existence la beauté à travers son art, il finit par s'apercevoir qu'il a perdu la sienne à force de ne pas prendre conscience du temps qui passe, et qu'il est à présent trop tard pour vivre une jeunesse dont il n'a jamais profité. Faisons donc ensemble un petit tour d'horizon thématique de cette œuvre à la richesse incomparable :
LA VANITE : Il ne faut pas appréhender "Mort A Venise" comme un film ordinaire, car il offre une expérience totalement différente en termes de narration et de conception de l'espace-temps. Contemplatives, les images nous disent que nous ne sommes plus dans une réalité tangible. Il aura fallu que je regarde le film plusieurs fois avant que je ne comprenne le rôle du gondolier qui amène notre personnage, malgré lui, à sa destination au début de l'histoire : "Caron", le passeur, a aidé le vieil homme à traverser le "Styx" vers l'autre monde... Nous sommes à présent de l'autre côté. Dès lors, la beauté absolue, au sens platonicien du terme, peut enfin se révéler sous les traits du jeune "Tadzio", adolescent éphèbe qui erre en tout lieu et qui pend corps sur la musique hypnotique de Gustave Mahler, dont le personnage principal est directement inspiré. Et c'est ainsi qu'au seuil de la mort, Achenbach prend conscience de la valeur de la vie, de la jeunesse et du temps qui passe... Luchino Visconti aura eu l'idée brillante de transposer le personnage d'Achenbach, écrivain dans le roman originel, en musicien. De cette façon, il parvient à hisser le récit à un niveau opératique d'une richesse thématique et d'une cohérence artistique vertigineuse : Un artiste qui s'est adonné toute sa vie à l'expression artistique la plus abstraite, la musique, probablement la plus encline à viser la beauté ultime de par son essence abstraite, découvre que cette beauté fantasmée existe dans la chair. Mais elle ne lui est plus accessible, car il est trop tard... La musique vient ainsi souligner la beauté de "Tadzio", renvoyant Achenbach à sa Vanité la plus évidente. Oui, "Mort A Venise" est purement et simplement... une Vanité. Alors certes, il s'agit d'une vanité à contre-sens, puisqu'elle ne met pas en scène une personne attachée à son apparence. Mais il est tout de même question de temps qui passe et de décrépitude, de fatalisme et de mort. Dans ce sens, la sublime ville de Venise, qui devient, à la fin du film, hideusement rongée par le choléra, en est la parabole flagrante !
LE SOUVENIR : Comme dans toute l'œuvre de Visconti, le rapport avec
A la recherche du temps perdu de Marcel Proust est évident. Ceux qui connaissent l'anthologie de l'écrivain français y remarqueront de nombreuses références, sachant qu'elles étaient très importantes pour le cinéaste italien. Ainsi, certaines visions, le son d'une mélodie au piano, le parfum d'un bouquet de fleurs, tout ramène Achenbach à certains de ses souvenirs les plus marquants. Le film est alors parsemé de flashbacks (absents dans le roman) qui aboutissent à une construction narrative anti-chronologique, apportant davantage de subtilité au récit, le tout filmé dans une succession de travelling particulièrement raffinés. Le spectateur apprend ainsi, par petites touches, qu'Achenbach n'est pas fondamentalement homosexuel. Ce dernier, marié, aime les femmes. Il a fondé une famille, a vécu l'épreuve du deuil et de la tragédie. Son "coming-out" n'est nullement gratuit, mais devient au contraire l'aboutissement de son parcours. Soit une allégorie de l'homosexualité d'une finesse inégalée, qui nous rappelle que notre orientation sexuelle dépend de notre sensibilité ET de notre parcours. Alors que Luchino Visconti était homosexuel, tout comme Thomas Mann (et Proust) qui vécut un "coming-out" similaire à son personnage, il aura trouvé ici l'alchimie parfaite entre sa nature et celle de tous les hommes...
LE TROP TARD :
Oubliez les lignes rédigées plus haut. Achenbach est fondamentalement homosexuel. Il ne l'a jamais accepté. Une seconde théorie voit le jour : Nous sommes hétérosexuels ou homosexuels dès le départ, sans forcément le savoir ou l'accepter. C'est pourtant un parfait hétéro qui vous le dit. Alors voilà, lorsque notre héros s'aperçoit de sa condition réelle, il est trop tard... La vie est ainsi faite, qui retarde nos aspirations profondes et fait que nous pensons toujours avoir le temps de nous retourner. Nous avons tous des projets dans nos tiroirs, des fantasmes majeurs, mais qui les a tous réalisés ?
LA DIMENSION ONIRIQUE : Le personnage d'Achenbach, qui pénètre dans la ville de Venise bien en vie, est paradoxalement déjà mort. Car il est venu ici en convalescence, après avoir subit une attaque cardiaque. Il fallait donc une narration propre à cet état irréaliste, qui commence évidemment par l'absence quasi-totale d'interaction entre Achenbach (inoubliable Dirk Bogarde) et les autres protagonistes. C'est ainsi qu'en plus des flashbacks cités plus haut, le réalisateur ajoute quelques flashforwards venant déstructurer davantage la progression narrative. A deux reprises, le spectateur ne sait plus s'il a été brièvement transporté dans le futur ou s'il a juste voyagé dans l'esprit délirant du personnage principal. Cette subjectivité désarmante, loin du gimmick auteurisant, atteste de ce qui nous aide tous à rejoindre la mort : La possibilité d'un ailleurs, de quelque chose qui nous échappe, qui nous accompagne dans un possible au-delà. C'est ainsi que "Tadzio", à la fin, semble se fondre dans un horizon maritime scintillant, comme s'il était la promesse d'un passage vers un ailleurs salvateur.
LA SOCIETE : Ici encore, Visconti fait preuve de finesse : Si sa condition de bourgeois fait d'Achenbach une personne relativement hautaine et précieuse, méprisant le peuple, il n'en est pas moins respectueux des valeurs essentielles. Dès lors, il n'est pas question pour lui de se laisser aller à ses instincts primaires. Son amour impie devra rester platonique, et la honte devra le frapper. Le film exprime les angoisses d'un homme aux prises avec ses propres démons, expose une réflexion sur la culture entant que remède contre le mal et sur l'amour coupable.
Lire la suite ›