Pour avoir averti le roi Hassan II du Maroc d'un complot qui se tramait contre lui, les frères Ali, Bayazid et Midhat Bourequat furent bien mal récompensés. Enlevés à leur domicile en 1973, ils allaient passer dix-huit ans coupés du monde, "disparus", de vrais morts vivants en effet, sans jamais connaître le motif de leur arrestation. Chose déjà peu commune que d'imaginer trois hommes jetés dans les oubliettes pour le plaisir du Commandeur des Croyants: les Bourequat n'étaient même pas des opposants politiques, bien au contraire.
Si la première partie du témoignage de Midhat René Bourequat ne sort pas de l'ordinaire à quoi ce type de régime nous a habitués - on y lira néanmoins la description d'une curieuse évasion, le carnage qui s'en suivit, puis, quelques années plus tard, une curieuse séquestration dans un extravagant état-major de gendarmerie où les frères Bourequat s'improvisèrent maraîchers -, c'est dans la deuxième partie que le livre bascule dans la description de l'inimaginable. Les trois frères allaient passer les dix dernières années de leur captivité emmurés vivants au terrible bagne de Tazmamart, le dernier cercle de l'Enfer. Pendant ces dix ans, ils ne seront jamais battus ou torturés, et pourtant, ils connaîtront pire que ce que j'ai jamais lu dans la description d'aucune prison: l'extermination par la saleté, la vie dans les excréments, la privation de lumière, l'avilissement total, et, pourtant, malgré des séquelles physiques terribles, ils survivront.
Imagine-t-on un homme rester cinq ans et demi assis dans la même position sans pouvoir bouger? C'est ce qu'a vécu Midhat René Bourequat - sans jamais savoir pourquoi on lui infligeait ce sort - et pourtant, il a trouvé en lui la force de survivre.
En ce sens, ce livre est tout de même aussi porteur d'espoir. Si Mihdat René Bourequat a pu survivre à dix ans d'emprisonnement dans les conditions qu'il décrit, alors l'être humain porte en lui une capacité de résistance insoupçonnée.