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5.0 étoiles sur 5
Jean Rollin: un génie sans talent., 9 novembre 2009
Ce commentaire fait référence à cette édition : MoteurCoupez ! : Mémoires d'un cinéaste singulier ; suivi de l'Itinéraire marin (Broché)
- Commençons par quelques points négatifs.
Bien qu'amateur de série B, notamment du cinéma gothique des années 60, il m'est difficile d'apprécier pleinement un film de Jean Rollin. Même les amateurs de cinéma bis classent Rollin dans le pire du « Z », notamment à cause de la nullité des « acteurs », les dialogues incohérents et les scénarii absurdes.
Je fus surpris de découvrir, dans cette biographie, que Jean Rollin assume totalement son travail. À l'en croire, tout cela fut volontaire. Il dit aimer employer des acteurs qui n'en sont pas, et s'évertue à trouver dans ses transfuges du porno des dons scandaleusement ignorés.
Il faut, semble-t-il, voir ses films comme des œuvres surréalistes et poétiques, sans concessions et, je cite, « tout à fait en dehors des normes du professionnalisme dont [il n'a] que faire » (p.218). Il s'agit donc d'un cinéma amateur, fait dans l'urgence et l'improvisation (Rollin insiste sur la valeur de cette « technique »).
Jean Rollin exprime cependant sont dépit d'avoir eu si peu de succès ; c'est une de ses contradictions. Dans le même registre, il attribue à un collaborateur l'intrusion imposée de la nudité dans son cinéma. Il faut croire que c'était un arrangement commercial : il pouvait laisser libre cours à sa poésie surréaliste à condition de « jouer de l'érotisme » (p.51). On a peine à croire à cette impudique soumission aux lois du marché, venant d'un libertaire comme Rollin. Admetons pour le premier film, mais les autres...
Mais le plus gênant dans ce récit de vie (hormis l'absence quasi totale de dates permettant de situer les évènements) me semble être la tendance de l'auteur à attribuer systématiquement aux autres les désastres successifs qui marquèrent presque tous ses films. C'est toujours de la faute de tels acteurs, de tel monteur, de tels financiers, de tels collaborateurs indélicats ou peureux, etc. À l'en croire, Rollin fut une victime toute sa vie durant. Et si l'on devait additionner toutes les dettes et manques à gagner dont il fait état, on se demanderait comment il est parvenu à survivre.
On hésite sur le personnage. S'agit-il d'un génie mal entouré et incompris (l'option de l'auteur, à l'évidence) ? Ou bien d'un cinéaste sans talent, lancé par quelques bonnes rencontres initiales sur la base desquelles il n'est jamais parvenu à s'élever ? Sans doute un peu des deux ; une sorte de génie sans talent... pour rester dans le paradoxe.
En tout cas, il donne l'impression d'avoir lutté, notamment avec ses propres contradictions. Tout en se disant d'extrême gauche (voire anar) il se veut d'un intellectualisme élitiste, jusqu'au mépris répété pour ceux qui ne le sont pas.
Je pense finalement que Jean Rollin ne s'est jamais donné la peine de faire venir le public vers lui, vers ses idées. Il faut le « comprendre » d'emblée et accepter les nombreuses faiblesses de son cinéma, ou être un abrutit. Or il aurait pu, tout en conservant les images poétiques auxquelles il tenait, renoncer à son dédain du « professionnalisme », c'est-à-dire s'intéresser un peu plus à son public, comme l'a fait Mario Bava, dont le film Lisa et le diable ressemble probablement à ce qu'un « bon » film de Rollin aurait pu être. Ou encore comme Marcel Bluwal dont le Don Juan (1965, avec Piccoli et Brasseur) comprend un final très rollinesque (avant l'heure), où une dame en noir, squelettique, attend l'iconoclaste à l'entré du tombeau du commandeur.
- Passons maintenant aux points positifs (justifiant les 5 étoiles de ce commentaire).
Il faut d'abord dire que cette biographie est très agréable à lire. Le texte, simple et clair, nous plonge dans le monde embrouillé, mais bon-enfant du cinéma bis et porno de la France des années 70 et 80. On ne peut douter de la sincérité d'un homme qui, malgré tout, ne se prend pas trop au sérieux. Les nombreuses anecdotes sont souvent drôles, parfois émouvantes, et les amateurs des films ou des textes de Rollin trouveront ici un super «making of» de son œuvre (bien plus que le récit de sa vie personnelle). De plus, l'ouvrage est assez beau et bien illustré.
Je souhaite terminer sur mon intérêt personnel pour le cinéma de Jean Rollin. Comme c'est un réalisateur sans concession, il faut « venir à lui ». Mais, ne viennent à lui que ceux y trouvant quelque chose qui leur « parle ». En ce qui me concerne, je souhaite saluer avec la plus grande révérence le « grand » Jean Rollin, pour avoir été l'un des seuls cinéastes français à proposer des films comprenant des images et des ambiances gothiques. Alors que le cinéma à l'étranger était passé de l'impressionnisme allemand des années 20, à l'épouvante gothique Américaine des années 30 et 40, gothique qui allait finalement, à partir de la fin des années 50, se répandre dans le monde entier dans le sillage des succès de la Hammer (en Italie, en Allemagne, en Espagne, mais aussi en Turquie, au Mexique, aux Philippines, en Chine, etc.), seule la France s'est tenu à l'écart de ces réalisations jugées méprisables (lire, sur cette « exception culturelle » française : Dans les griffes de la Hammer, de Nicolas Stanzick). La « France » (ou plus précisément les médias et « intellectuels de gauche » de l'époque) préférait la «nouvelle vague», c'est-à-dire des films de série Z avec le fantastique en moins. Bien qu'«intellectuel de gauche» lui aussi, mais également nourri aux «serials» américains, seul Rollin importa en France l'imagerie hautement poétique du gothique et du macabre. Qu'il en soit vivement remercié ! D'autant que le DVD permet maintenant d'en profiter pleinement, en sautant les passages ennuyeux pour ne conserver que les scènes magiques, où de jeunes vampires nues sous leurs linceuls translucides, chaussées de talons aiguilles, un lustre à la main, traversent la nuit églises et cimetières dans une brume inquiétante. C'est beau !
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