Mother est le 4ème film de Bong Joon-Ho, après
Barking dog,
Memories of Murder & The Host (sans compter un des épisodes du film à sketches
Tokyo !). Dès son 2ème film, il est apparu comme un des plus doués des jeunes cinéastes coréens. Aujourd'hui, cela ne fait plus guère de doute: Bong Joon-Ho est un réalisateur très accompli doublé d'un auteur à part entière, dont les obsessions font l'objet de savantes variations, ce que Mother prouve parfaitement.
On retrouve dans ce film, outre le fond de genre - l'enquête (individuelle ici), le travail de la police, même s'il n'est pas central comme dans Memories of Murder - le sens très subtil du mélange des genres, la proximité du lyrisme et du grotesque, la dimension de satire sociale, le rapport très étroit des personnages à l'espace dans lequel ils évoluent: bref, des traits qui étaient évidents dès le départ chez Bong Joon-Ho et qui font la grande force de ses deux précédents films, également caractéristiques des meilleurs réalisateurs coréens, comme par exemple Lee Chang Dong.
C'est d'ailleurs de Lee Chang Dong que se rapproche ici Bong Joon-Ho, en recentrant pour la première fois un de ses scénarios sur une petite poignée de personnages, en particulier ici celui d'une femme, qui est aussi et avant tout une mère (voir synopsis plus haut). On retrouve là aussi le goût prononcé des grands réalisateurs coréens pour pousser leurs actrices, qu'ils choisissent souvent pour des contre-emplois. Lee Chang Dong aime particulièrement maltraiter ainsi ses actrices avec des rôles borderline, exigeant d'elles l'expression d'une grande palette d'émotions fortes (cf. ses trois derniers films, les admirables
Oasis,
Secret sunshine, et
Poetry). Comme par la suite Lee Chang Dong avec son actrice de Poetry, Bong Joon-Ho a demandé à Kim Hye-Ja, actrice apparemment très connue pour ses rôles de mère coréenne archétypale dans des séries télévisées, d'interpréter cette femme dont le lien pathologique qui l'unit à son fils va la mener au bord du précipice.
Dans un making-of assez intéressant (20'), Bong Joon-Ho et Kim Hye-Ja reviennent sur leur collaboration, et il est évident que ce contre-emploi était plus que nécessaire pour donner au film sa couleur si particulière. Bong Joon-Ho dit avoir tout de suite vu que l'apparente normalité que joue le plus souvent Kim Hye-Ja masquait en fait une étrangeté et un dérangement, qu'il a su parfaitement exploiter et développer tout au long du métrage. Au-delà du jeu souverain de l'actrice, dont on peut penser que la direction du metteur en scène, très précise, a exalté, c'est tout le film qui baigne dans une "inquiétante étrangeté". Aussi bien dans le making-of que dans les explications du critique Jean-François Rauger (18'), des éléments de compréhension de la construction de cette étrangeté dans le familier sont fournis. Aussi bien par le metteur en scène que par la décoratrice, qui donne des exemples de comment elle a accédé à cette demande du metteur en scène de rendre le familier légèrement étrange ou décalé. Rauger, dans des propos très intéressants bien que parfois un peu décousus, revient sur la dimension sociale des films de Bong Joon Ho, sur la façon dont il parle de la société coréenne d'hier et d'aujourd'hui, tout en décalant le regard. Par ailleurs, il éclaire toutes les caractéristiques évoquées plus haut, de la "passion maternelle pathologique" dépeinte par le film à ce mélange si frappant des genres, des humeurs, des atmosphères, des émotions, ces ruptures qui donnent tout le piquant et, souvent, l'ampleur de ces films.
L'ampleur, justement, Mother semble en avoir un peu moins que Memories of Murder ou The Host. Je pense quant à moi que ce n'est vrai qu'en surface, et que les qualités de Bong Joon-Ho, sa façon si concertée et si variée de donner vie à des scénarios très riches, la manière dont il travaille les motifs thématiques et visuels, sa remise en jeu des mêmes éléments déjà explorés dans ses précédents films (ex. le personnage de l'idiot, le lien familial névrotique, le retour du refoulé, etc.), les moyens qu'il trouve pour, selon ses propres termes, "traiter l'espace comme un personnage", tout cela est la marque d'un très grand metteur en scène. Ajoutons que le film est incroyablement bien construit, d'un début qui semble autonome à une fin surprenante, tous deux pourtant pas là pour eux-mêmes, parfaitement pensés et insérés dans la tapisserie tissée tout au long de l'oeuvre, contribuant magnifiquement à l'élaboration du personnage.
VF et VOSTF. La copie est de très bonne qualité, même si les couleurs (et les noirs des scènes de nuit) manquent un peu de définition et de profondeur. Les 2 bonus mentionnés plus haut auraient pu être un peu plus fouillés, mais en l'état apportent des éléments précieux pour la compréhension de l'oeuvre encore limité et pourtant déjà si plein de Bong Joon-Ho.