"J'y ai vu tout ce qu'on doit trouver dans un film. Avec 50 % de ça, on fait un super film" : Samuel Fuller ne tarissait pas d'éloge au sujet du
Mouchard, son film préféré. Et l'on comprend assez aisément quels échos à ses propres thèmes de prédilection le réalisateur de
Park Row et
Shock Corridor a pu trouver dans le caractère implacable, inexorable, du destin de Gypo (Victor McLaglen). Dans l'Irlande miséreuse des années 20, Gypo, c'est un peu le Lennie de
Des souris et des hommes qui déciderait de vendre Georges pour 20 livres. Car ici, Gypo aime Katie, et celle-ci rêve d'Amérique. Mais Frank, l'ami sacrifié par Gypo, était membre de l'I.R.A., bien décidée à châtier l'auteur de cette trahison.
Tourné en 1935, donc parlant, mais très largement inspiré de l'esthétique du muet, et notamment de l'expressionnisme allemand,
Le Mouchard est la 7e des treize collaboration du duo Ford-McLaglen. Elle leur vaudra à chacun un Oscar, le premier de quatre pour le réalisateur. Pour McLaglen, ce sera le seul et il ne le doit pas, contrairement à ce que laisse entendre avec humour Fuller dans le passionnant commentaire présent sur le DVD, au fait qu'il était authentiquement saoul lors de la fameuse scène du "procès". Il livre une prestation extraordinaire, campant avec une justesse bouleversante ce colosse trop fragile intellectuellement, cherchant désespérément la voie de la rédemption après avoir commis le pêché de Judas. Sombre et incroyablement triste, cette merveille de film noir confine parfois au mélo pur, dans son imagerie notamment, et donne une idée de la conscience sociale de Ford, qui trouva sa pleine expression avec
Les Raisins de la colère. Ce DVD indispensable à tout cinéphile propose le film dans une édition à l'image impeccablement restaurée, et accompagné de suppléments de choix, quoique limités à de l'audio (le commentaire de Fuller, donc, un entretien dans lequel Ford revient sur l'ensemble de sa carrière, et une analyse plus technique signée Tad Gallagher).
--Michaël Cuq