...mais l'écoute ne m'a pas pleinement convaincu.
Surtout pour les "Tableaux d'une exposition".
Je m'attendais à une exécution virile et slave mais ce concert capté fin avril 2000 au Musikverein me semble plutôt répondre à une conception qui oscille entre postromantisme et impressionnisme. Le tempérament du chef se confronte à l'idiome du Wiener Philharmoniker, et lui impose quelques détails significatifs. Ainsi dans "Gnomus", cette inhabituelle façon de faire crépiter le trombone (2'01, mesure 84), pourtant en sourdine.
Cette rencontre nous vaut une intéressante recherche sur la couleur instrumentale, le raffinement des climats. Mais les rapports entre pupitres, la cohésion rythmique souffrent parfois quelques approximations, peut-être imputables au feu de l'action.
En 4'40, le "Vieux château" s'étire dans une plaine brumeuse qui abuse du rallentando, des demi-teintes, et se délite sur une scansion flasque. Le solo de basson apparait nébuleux, la plainte du saxophone se dissipe vaporeusement.
Les basses manquent de netteté dans "Bydlo", dont le char à bœufs s'avance en terrain instable ; tel qu'il s'échafaude ici par les cordes, le climax cherche plus à émouvoir qu'à impressionner.
Le "Ballet des poussins" s'active à un tempo trop vif pour ne pas risquer de s'asphyxier dans sa coque. Davantage d'aisance aurait préservé la verve ludique de ce tableau de poussins piailleurs.
Dans l'introduction de "Samuel Goldenberg & Schmuyle", une excessive lenteur accuse une dimension cérémonieuse. Le solo de trompette me déçoit : décousu et velléitaire, menacé par d'intempestives fluctuations dynamiques (tendance au decrescendo) non prévues par la partition.
Le marché de "Limoges" manque de spontanéité, de fluidité en comparaison d'un Fritz Reiner qui disciplinait cette jactance quasiment à la perfection.
Les "Catacombes" demandent un talent d'alchimiste sonore où de rares chefs ont su faire preuve d'une distinctive imagination, qu'on ne décèle guère ici.
L'orchestre autrichien élance vigoureusement "Baba Yaga", qu'il empoigne avec la sauvagerie requise, et qu'il gère sans temps mort.
Pour la "Grande Porte de Kiev", on peut regretter que Gergiev, à l'instar de la plupart de ses confrères, surgonfle d'emblée le volume des cuivres, alors que la partition ne leur indique qu'un seul f. Au demeurant, l'évocation s'avère monumentale à souhaits, particulièrement dans l'édifiante conclusion (4'29, mesure 163-).
Bilan : d'intéressants moments, quelques déceptions, qui peineront à inscrire cette version en tête de mes préférées... Fritz Reiner et Seiji Ozawa à Chicago (RCA), Lorin Maazel à Cleveland (Telarc), Karajan avec le Philharmonia (emi), Igor Markevitch avec le Gewandhaus (Berlin Classics)...
La suite du programme date du 22 décembre 2010.
L'interprétation de la "Nuit sur le Mont chauve" m'a vraiment enthousiasmé : ample, fouillée, inventive...
Le maestro inculque à ce sabbat toute la férocité requise et négocie très adroitement les enchainements de séquences, grâce à une habile maîtrise du tempo. Par exemple, la hargne ne faiblit pas pour le poco piu sostenuto (mesure 81, 1'28, duo hautbois-basson).
La diction reste suffisamment nette pour ne pas escamoter les triolets de trompette dans l'animato assaï (2'51-), pour souligner l'inquiétant mystère du piu sostenuto (3'19) frotté par les archets col legno.
La tension atteint des paroxysmes là où on ne les attend pas : les bois hurleurs à 5'28 (mesure 283) !
Une peccadille : le cymbalier s'affranchit trop facilement de sa redoutable série de clashes en croches (317, 6'00-).
L'épilogue apparait d'abord trop émollient pour exorciser les sortilèges de sorcellerie ; dans le poco meno mosso (7'12-), les violons jouent trop mous et legato, d'autant que les mi qui suivent les glissandos doivent être joués détachés.
En tout cas, on succombe à la poésie de la coda, notamment la pénétrante mélancolie que le clarinettiste prête au tranquillo.
« Gergiev est un excellent chef de théâtre qui connaît la partition sur le bout des doigts » observait le Guide Fayard des Indispensables au sujet de son enregistrement intégral de "La Kovanchtchina" réalisé à Saint Pétersbourg pour Philips.
Dans le Prélude, l'orchestre viennois déploie des trésors de poésie, de grandeur, de somptuosité pour illustrer l'aube qui se lève sur le fleuve Moscova.
Le disque se conclut par l'entrainant Gopak de "La Foire de Sorotchintsi" (un opéra-comique laissé inachevé), où les Viennois servent superbement cette brève danse ukrainienne.