...Igor Markevitch a remis les "Tableaux d'une exposition" sur le chevalet en mai 1973 et y projette des couleurs crues, extrêmement contrastées, comme recherchant le relief du « chiaroscuro ».
On le constate dès l'introduction, et même les intermédiaires Promenades n'apporteront guère un moment de méditation.
Pourtant, le chef russe ne bouscule pas les tempos : noire =97 pour ces "Tuileries" dont il modère ainsi la turpitude.
Noire =31 pour l'Andante initial de "Samuel Goldenberg", qui perd alors en faconde ce qu'il acquiert en prestance moralisatrice face à la complainte de Schmuyle geignant à la trompette.
Dans le "Vieux Château", Markevitch se permet même d'abréger la partition : à 2'22, il passe directement de la mesure 61 à 81 !
Particulièrement réussi : "Bydlo" ! Scansion rêche, puissante et friable des contrebasses ; un tuba bourru qui ronchonne comme un rustre de son faix, et non un sourd grognement, comme le souhaitait certainement Ravel en imaginant ce solo pour la facture des cuivres français.
Les murs des "Catacombes" se retrouvent comme brûlés à la chaux vive.
Aigre, grinçante, "Baba Yaga" grimace comme une gargouille.
Les grotesques enjambées du "Gnomus" ne cachent pas leur difformité.
N'espérez guère la nuance pour la "Grande porte de Kiev" : Markevitch y signe sa lecture rude, slave jusqu'au bout de la baguette, et laisse carillonner ce Finale avec une intensité, une théâtralité dignes de la Scène du Couronnement de "Boris Godounov". Mesures 30 et 64, même l'accalmie des clarinettes (notée « sans expression ») y prend des airs de fervente psalmodie.
Si vous souhaitez admirer le raffinement de la parure ravélienne, voyez Karajan/Philharmonia (Emi), Dohnanyi/Cleveland (Telarc)...
Ici : Markevitch puise des couleurs primaires à même le tube, grave des eaux-fortes à l'acide, attise le brasier.
Voilà une interprétation burinée et coruscante.
La même hargne convient encore mieux à la "Nuit sur le Mont Chauve" où l'Orchestre de Leipzig assure une remarquable stabilité rythmique, gomme les hiatus, pour mieux nous entraîner sur un inflexible rail de fantasmagorie.
Programme bref (quarante-trois minutes) mais qui comblera les amateurs de sensations vraies et fortes.