Karajan a enregistré en 1954 ce Cosi fan tutte, peu avant ou après son Ariane à Naxos, encore un opéra de l'ambiguïté. Epoque incontestablement bénie dans sa carrière. Le legato déjà présent, la rondeur sensuelle et comme ironique du son, celui du Philharmonia à son sommet, expriment le cynisme inhérent à l'oeuvre, par lequel il faut passer pour le dépasser, ce que ne comprendront jamais les exégètes vertueux. C'est ainsi que nous sentons qu'il y a autre chose derrière ce qui est dit, autre chose que la trivialité antiféministe de l'anecdote, que c'est un opéra du désir et de ses ruses et que, idée pas étrangère au XVIIIe siècle, le théâtre est plus vrai que la vie réelle et que ses conventions, lesquelles ont l'air de triompher dans le choeur final. Les chanteurs sont presque toujours les meilleurs dans leur rôle, le Ferrando de Simoneau, lyrique et tendre, l'Alfonso de Bruscantini, qui s'intégre parfaitement à la conception du chef, toujours ironique et ambigu, jamais affirmatif ni vraiment méchant, paraissant les soixante ans du personnage alors qu'il en avait trente, la Fiordiligi de Schwarzkopf, ici le commentaire est inutile, la Dorabella sensuelle de Nan Merriman, excitante (pour un homme, physiquement) dans la scène de la séduction, la si vivante et nerveuse Despina de Lisa Otto, le Guglielmo un peu brutal, mais c'est parce qu'il doit l'être, de Rolando Panerai, tous volontairement différenciés même quand les tessitures sont proches, et on devine ici encore le rôle du chef dans la mise en valeur de ces oppositions de caractère. Il y a les coupures de l'époque, la technique d'enregistrement date, mais face à un tel miracle, les versions récentes et trop souvent péremptoires ne peuvent rien.