On est déjà en 1964 mais il n'y a pas de dialogues dans cet enregistrement. À la rigueur, on en serait presque reconnaissant : le théâtre est tellement absent qu'on se contente du minimum. La direction de Klemperer a des avantages : claire, ferme, elle aurait pu construire une Flûte architecturale, voire monumentale, l'œuvre s'y prêtait mieux que les Da Ponte, mais le chef va un peu trop loin pour atteindre l'équilibre. Cette uniformité des tempi, ce refus de hiérarchiser, qui aurait pu apporter un regard neuf, sévère et impartial sur la Flûte, en fait l'écrase dans l'indifférence.Et les chanteurs ? L'histoire enregistrée de la Reine de la Nuit était à l'époque monopolisée par des virtuoses placides avec qui il ne s'agissait jamais d'un rôle à proprement parler mais d'une démonstration de chien savant. Dix ans plus tôt, Rita Streich avait initié un tournant. Avec Lucia Popp, le théâtre prend le dessus sur la vocalité. Non pas que celle-ci soit en faute, bien au contraire, le rôle a rarement été aussi bien chanté, mais ce n'est pas une fin en soi. L'implication ardente de la chanteuse se marie idéalement avec la sévérité du chef pour créer deux numéros d'anthologie, d'un sérieux époustouflant et salutaire, là où tant d'autres penchaient vers le divertissement rossinien. L'autre trésor du coffret est sa "fille", Gundula Janowitz, idéalement à sa place en Pamina (certainement plus qu'en Sieglinde), au timbre et au chant célestes, même si on a connu des interprètes plus bouleversées. Le reste est moins génial, mais moins mauvais que ce qu'on pourrait craindre. Parmi les nombreux Papageno de Berry, celui-ci est à mon avis le plus acceptable, apparemment trop intimidé par le chef pour s'écarter du droit chemin et se livrer à ses pitreries. Frick n'est presque pas gênant en Sarastro, et quand on connaît ses Commandeurs de Don Giovanni, c'est inespéré (il est vrai que la Flûte est en allemand). Reste Nicolai Gedda, que, malgré sa carrière, je n'arrive pas à imaginer comme un ténor mozartien. En revanche, les Dames sont d'un luxe absolu : Schwarzkopf, Ludwig, Höffgen ! En outre, c'est l'occasion, unique à ma connaissance, d'entendre le Monostatos d'un titulaire pourtant évident du rôle : le grand Gerhard Unger. Bref, une version globalement très mitigée, qu'on ne peut pourtant ignorer pour certains chanteurs.