Les numéros musicaux dans leur intégralité, les dialogues : tout y est. Une volonté d'appropriation totale est à l'œuvre. Avec ce que cela peut entraîner d'étouffant, tant l'effort de contrôle de la part de Nikolaus Harnoncourt ne se desserre jamais. En outre, le détaillage, péché mignon du chef, est excessif. Ce reproche lui a souvent été fait, pour une fois au moins il me semble justifié. Autant dans La Flûte enchantée j'ai l'impression que la décomposition des numéros musicaux en séquences est porteuse de sens car suivie de leur réassemblage (avec un effet de réinvention d'une esthétique baroque), autant ici on dirait que le chef, après avoir découpé les airs en tronçons, les a laissés en vrac sur son établi sans les remonter. Martern aller Arten en souffre particulièrement. On pourra tout de même apprécier une accentuation vigoureuse, une articulation intransigeante et un travail poussé sur le son : Harnoncourt allège radicalement la masse mais s'emploie à la faire sonner et obtient une sonorité sinon âpre, du moins sèche et mate.
La distribution ne laisse pas moins partagé. Blonde et Pedrillo ne laissent aucun souvenir, soulignant que la conception d'un Harnoncourt, très globale, fait parfois l'impasse sur des rôles secondaires. Personne ne confondra Peter Schreier avec Fritz Wunderlich, surtout à presque cinquante ans. Son interprétation de chanteur de lied et d'oratorio, reposant presque entièrement sur le verbe, peut être vue comme un accompagnement approprié à la direction cérébrale du chef, mais cela ne compense pas l'ingratitude de l'organe. Restent deux merveilles : l'Osmin de Matti Salminen, auquel cet immense artiste apporte, comme à chacun de ses rôles, une richesse de caractérisation rare dans de tels emplois, et la Constance d'Yvonne Kenny. La chanteuse australienne, avec son timbre magnifique, son chant impeccable, son incarnation jamais placide, d'une héroïne lucide et déterminée, emporte la conviction et rejoint les grandes interprètes du rôle.
J'ai hésité entre 3 et 4 étoiles, mais avec deux rôles réussis sur cinq et une direction à moitié convaincante, la raison l'a emporté. Un coffret qu'on ne peut considérer que pour un approfondissement, après Solti, Fricsay, Beecham, Rosbaud.