Que n'ont-ils enregistré les récitatifs ! Comment une telle aberration a-t-elle pu être commise ? M.Legge, le soi-disant plus grand directeur artistique de l'histoire du disque, pensait-il que les récitatifs ennuieraient les auditeurs et feraient fuir les clients ? Je l'ignore, quoi qu'il en soit, l'écoute en continu de cette version laisse une impression étrange, point de théâtre ici mais un magnifique concert où de grands solistes viennent exécuter - brillamment - leur numéro. Certains m'objecteront qu'il vaut mieux une version magnifiquement chantée et dirigée - ce qui est bien sur le cas ici - sans les récitatifs qu'une version complète et médiocre. Certes, mais le problème est que de très grandes versions complètes existent, à commencer par celle d'Erich Kleiber naturellement.
Et s'il y a bien un opéra où la symbiose entre théâtre et musique est totale, c'est bien Les Noces.
M.Legge est d'autant plus impardonnable qu'il disposait d'un casting incroyable, introuvable. Et si cette version continue de tenir le haut du pavé depuis 50 ans malgré l'absence de récitatifs, c'est bien sur à l'incroyable qualité artistique et musicale des protagonistes que nous le devons.
Karajan en tête bien sur, sa direction enflammée, vif-argent, irradiante n'a, à certains égards, pas été égalée. Le terme de « folle journée » n'est pas un vain mot pour le chef autrichien, il entraîne sa troupe de chanteurs dans un mouvement irrésistible. Les tempi sont très vifs, parfois ultra-rapides, à la limite du tenable, mais pas uniformément, et surtout ne laissent jamais une impression de précipitation. C'est qu'ils sont toujours adaptés aux situations théâtrales, une gageure dans une version où précisément le théâtre est absent. Karajan sait ralentir le mouvement quand il le faut, trouver la juste respiration pour ensuite se lancer dans des accélérations irrésistibles. Et le tout sans aucunes duretés, sans aucun à coup, sachant toujours garder souplesse et fluidité, bien aidé, il est vrai par des Philharmoniker en état de grâce.
Côté chanteurs, tout ayant déjà été dit cent fois, faut-il encore en rajouter ? Le trio Schwarzkopf-Seefried-Jurinac nous offre quelque chose qu'il faut sans doute appeler un Mozart absolu, la vérité en musique.
Côté masculin, je serais un peu moins dithyrambique, point positif, des timbres admirablement contrastés et donc d'une grande justesse dans l'expression des situations théâtrales mais quelques réserves quand même. L'excellent Erich Kunz n'a pas l'aura et la prestance de Siepi (version Kleiber), non qu'il chante mal, loin de là, mais il n'est pas italophone et il est clair que son italien est appris, très bien certes mais il ne respire pas naturellement dans cette langue ; un seul exemple, dans l'air « non più andrai », sa façon d'appuyer lourdement sur « riposo» est assez désagréable.
Il est fréquent de voir certains commentateurs opposer cette version à celle de Kleiber précitée, cela n'a guère de sens. Kleiber, enregistré cinq ans plus tard avec le même orchestre, nous a donné une version complète, dans un son stéréo signé Decca, avec un cast aussi brillant et surtout l'incomparable Siepi, Figaro absolu. Les deux versions ne sont donc pas à armes égales, si Kleiber reste la référence, Karajan nous offre une version que nul mozartien ne peut ignorer, témoignage inestimable d'un paradis perdu, d'une apogée du style viennois.
Les départager n'a dès lors aucun sens, les deux sont indispensables.