Evgeny Mravinsky est né à Saint-Pétersbourg en 1903. En 1914, sa ville natale prend le nom de Pétrograd, puis en 1924 celui de Leningrad, avant de retrouver son nom d'origine en 1991 (après la chute de l'union soviétique). En 1938, Mravinsky est donc nommé chef permanent à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Leningrad; il y restera jusqu'à sa mort en 1988. Cinquante ans de travail sur les sonorités et sur le répertoire (la musique russe bien sûr, mais aussi germanique ou contemporaine), pendant lesquels il portera la formation soviétique au niveau des plus grands orchestres du monde.
Mravinsky a relativement peu quitté le bloc soviétique, faisant quelques rares tournées en Europe de l'Ouest. Il a réalisé la plupart de ses enregistrements pour la maison d'état Melodiya, même si quelques disques sont disponibles ailleurs, dont sa trilogie Tchaikowsky légendaire captée lors d'un passage au Royaume-Uni, à l'aune de laquelle se mesure toute autre interprétation (un indispensable absolu, chez DG).
La tyrannie que Mravinsky exerçait envers ses musiciens est quasi devenue proverbiale, faisant de l'exigence absolue une véritable profession de foi. Son despotisme était tel que, d'après les témoignages, ses musiciens étaient en train d'accorder leurs instruments une heure avant le début de la répétition, et qu'ils attendaient patiemment avec leur instrument fin prêt une demie heure avant l'arrivée du chef ! Un autoritarisme bien réel mais pourtant basé sur une froide détermination, comme en témoigne les quelques très rares enregistrements de répétitions (voir ci-dessous). Toutefois, si Mravinsky préparait son orchestre avec l'intégrisme de la perfection, il n'était par rare qu'il laisse un de ses assistants (parmi lesquels citons Kurt Sanderling, Mariss Jansons ou Valery Gergiev, rien que ça !) diriger le concert qu'il avait lui-même préparé !
Dans ce coffret de 12cd, Erato rend hommage à cette figure marquante de la direction d'orchestre, regroupant les enregistrements "Mravinsky dernière période" disponibles dans son catalogue, tous captés en live et en stéréo au Grand Hall du Philharmonique de Leningrad, entre 1964 et 1984.
La première moitié du coffret est consacré au répertoire russe, dans lequel Mravinsky est évidemment incontournable, et a atteint des sommets bien peu concurrencés par ailleurs. Chostakovich d'abord, dont la complicité avec Mravinsky était telle que le compositeur lui dédia sa 8ème Symphonie, Mravinsky étant en outre au pupître des créations des Symphonies n°5, 6, 9 et 10. On retrouve ici des captations des Symphonies n°5 op.47 et n°10 op.93 (en 3 mars 1976), ainsi que la massive n°12 op.12 "1917" (le dernier enregistrement de Mravinsky, fin avril 1984). Tchaikowsky est à l'honneur ensuite, avec les Symphonies n°5 op.64 et n°6 op.74 (captées respectivement en mars et décembre 1983). Des interprétations toujours urgentes et directes, proches du texte, sans surcharge sentimentale ni lourdeur excessive (comme c'est trop souvent le cas). En outre la 5ème de Chostakovich ici est peut-être la meilleure des (nombreuses) captations du maître; c'est dire si ce disque est un must !
Un disque complémentaire de musique russe reprend le prélude de l'Acte 1 (L'Aube sur la rivière Moscova) de Kovanshchina de Mussorgsky, et le Francesca da Rimini op.32 de Tchaikowsky (captés lors du même concert que la 5ème Symphonie), ainsi que la célébrissime Ouverture Russlan et Ludmilla de Glinka (le 29 novembre 1981), et la rare Suite de Raymonda de Glazunov (le 28 décembre 1969).
Dans la seconde moitié du coffret, on retrouve le chef russe dans un répertoire qui lui est moins immédiatement associé. On ne s'étendra pas outre mesure sur les Symphonies n°33 et n°39 de Mozart (captées respectivement le 24 décembre 1983 et le 6 mai 1972), intéressantes mais qui conviennent moins au tempérament abrupt du maître de Leningrad (des Mozart un peu trop musclés, quoique pensés finement et avec distinction). On soulignera par contre l'excellent héritage Beethoven, avec les Symphonies n°1 op.21 (28 janvier 1982), n°3 Eroica" op.55 (31 octobre 1968), n°5 op.67 (15 septembre 1974), n°6 op.68 (17 octobre 1982) et n°7 op.92 (19 septembre 1964). Des Beethoven surprenants et très réussis, qui culminent dans une Eroica fabuleuse, implacablement dramatique, et dans une Pastorale plus que jamais ode à la nature, lumineuse et ciselée avec grand art.
Le onzième CD est consacré à la musique orchestrale de Wagner, avec la Marche Funèbre de Siegfried, le Prélude et Mort d'Isolde, et la Chevauchée des Walkyries (captés le 31 mars 1978), l'Ouverture Tannhauser (le 31 janvier 1982) ainsi que les Préludes du 1er et 3ème actes de Lohengrin (le 11 mars 1973). Un Wagner à la fois retenu et grandiose, infaillible (même si, ici, quelques problèmes de justesse égratignent quelques pupitres, une fois n'est pas coutume !).
Enfin, le dernier cd en forme de "bonus" nous offre des extraits de répétitions (bien peu interrompues par les commentaires du maestro) de l'Ouverture Tannhauser et des Maitres Chanteurs, lors des séances du 29 janvier 1977 (raretés s'il en est puisque Mravinsky interdisait d'assister à ses répétitions), ainsi qu'une curiosité : Mravinsky lisant en mars 1973 un poème sur "la vie et la nature" (dont la traduction est fournie dans le petit livret d'accompagnement).
Ces enregistrements témoignent de l'art de Mravinsky : une vision souvent incandescente, toute orientée sur la profondeur musicale et l'expérience émotive; mais aussi intense, implacable et vigoureuse, avec une maîtrise totale du tempo, une approche du détail explosive et un sens de l'articulation d'une précision redoutable. Mais, par-dessus tout, ce qui caractérise peut-être le plus l'art de Mravinsky, c'est ce dynamisme particulier imprimé à l'exécution, une sorte d'énergie irrésistible qui donne l'impression que l'ensemble orchestral avance tout seul, avec des pupitres soudés par une homogénéité rare (appuyés par des cordes de feu et des cuivres aux accents inimitables), galvanisés dans une expressivité débarrassée de tout excès et défendue avec force. Cela nous donne des lives exaltants, proches de la perfection, et qui n'ont donc souvent rien à envier aux studios (le son parfois en moins, l'atmosphère souvent en plus).
L'orchestre de Leningrad s'est pour ainsi dire éteint avec son chef (et la désagrégation du bloc soviétique). Ce coffret est donc, à plus d'un titre, un regard sur une époque passée. Une somme qui, sans être exhaustive (loin s'en faut !) ni exempte de défauts, n'en est pas moins unique (messieurs les éditeurs, à vos archives !!) et représentative de l'art particulier de Mravinsky et de sa formation de Leningrad.
Les qualités techniques et sonores, quant à elles, vont de correctes à bonnes, suivant globalement les dates d'enregistrement. Une petite critique tout de même : nous avons ici à peine 10 heures d'enregistrements, pour un total de 12cd. Si le programme est assez cohérent, les minutages sont donc plutot brefs...
Un mémorial en hommage à un immense chef; un coffret digne de toute discothèque, pour tout mélomane averti.