Au moment où j'envoie mon commentaire, la page du film en comporte déjà trente-six ! À quoi bon ajouter son grain de sel ? Parce que c'est MON FILM PRÉFÉRÉ ! C'est une bonne raison ! Je l'ai d'ailleurs vu 12 fois au cinéma et plus encore en vidéo.
Il est difficile d'évoquer l'intrigue de ce film sans dévoiler l'essence-même de celui-ci. On pourrait exprimer les impressions que laisse ce film, et, s'agissant de 'Mulholland Dr.' dont c'est l'intérêt essentiel, cela pourrait être intéressant, et serait indispensable, mais sans doute insuffisant.
Cependant, huit années après sa sortie (le 21/11/01), j'estime qu'on peut dévoiler une part de l'intrigue (d'autres commentateurs l'ont d'ailleurs fait). Cependant, je m'efforcerai de ne dévoiler que l'essentiel dans un premier temps (mais cependant la structure du film), et d'aller plus loin uniquement dans une seconde partie de ce commentaire ; ainsi, chacun pourra cesser la lecture avant de trop amples révélations (je préviendrai).
'Mulholland Dr.' conte l'histoire de deux actrices dans l'univers d'Hollywood. L'une, Camilla Rhodes (Laura Elena Harring), réussit une belle carrière et fait un beau mariage ; l'autre, Diane Selwyn (Naomi Watts), joue seulement dans les rôles que lui obtient Camilla. Les deux ont été amantes, et Diane, ne supportant pas leur séparation et la liaison de Camilla avec son (futur) mari Adam Kesher (Justin Theroux), est devenue dépressive.
Mais cette histoire ne représente qu'une partie du film ! En effet, 1h49' sur une durée totale d'environ 2h20 (le début du film) est consacrée à un autre aspect du récit : un rêve... Lequel éclaire la réalité montrée ensuite.
Le spectateur qui s'était laissé prendre par l'histoire qu'il suivait est alors interloqué par ce qu'il voit dans la seconde partie du film : certains acteurs jouent apparemment d'autres rôles, d'autres non, dans un grand méli-mélo délicieusement orchestré par David Lynch.
On est alors frappé par la différence d'apparence physique entre la Diane de la réalité d'une part, c'est-à-dire le visage fermé, tendu et abîmé par la souffrance et la culpabilité (nous en verrons plus loin la raison), et celle du rêve d'autre part, fraîche, rayonnante, vierge de tout tracas et respirant l'espoir et la joie de vivre.
D'ailleurs, tout est différent dans ce monde imaginaire ; tout y est magnifié, même un objet emblématique et clé du film... Tout, sauf un certain aspect de la production cinématographique que Diane instrumentalise pour justifier sa situation d'échec et la réussite de son amie Camilla.
Cependant, cet imaginaire presque idyllique se couvre progressivement de situations qui créent malaise voire angoisse, annonçant la réalité (qui sera donc décrite dans la seconde partie) : un monde du cinéma pas si rose, une femme inquiétante, un cadavre, et un(deux) étrange(s) objet(s)...
De très nombreuses scènes sont mémorables. Je retiens d'abord la scène d'amour entre les amantes, torride, magnifiée par la musique romantique de Angelo Badalamenti. Mais aussi la scène de théâtre surnaturelle où « tout n'est qu'une illusion » et qui constitue en quelque sorte une allégorie de l'activité de cinéaste de David Lynch tout en nous rappelant que ce que nous voyons depuis le début du film (ou presque) n'est nullement la réalité. Également, des auditions de chanteuses/actrices pour un film, une entrevue avec un cow-boy, et l'inquiétude qui gagne et s'amplifie lorsque s'entreprend sérieusement la recherche d'une certaine Diane...
Aussi, dans un autre registre, la scène hilarante du rendez-vous avec ceux que j'appelle les mafiosi : sa construction, sa réalisation, son montage, le jeu des acteurs, les regards et les répliques (« This is the girl. » - « That girl is not in my film ! » - « It's no longer your film. », point final).
Autre scène jubilatoire, la scène de la soirée à la fin du film. On y voit réapparaître comme des fantômes des personnages déjà vus dans un autre temps, celui du rêve. Lors de la première vision, tant que l'on n'a pas encore compris la structure du film, on assiste à ces éléments avec stupéfaction.
Je regrette cependant deux scènes ; en particulier la longueur de la dérive burlesque de celle du "famous black book", même si son début est cocasse. Elle atténue temporairement le mystère et la tension qui s'installent lentement. De même pour la scène de ménage avec la peinture.
Certains regrettent que plusieurs visions puissent être nécessaires pour bien comprendre le film. Mais, avec ce type de cinéma, il faut commencer par admettre que l'intrigue n'en constitue pas l'intérêt principal. David Lynch crée un univers par lequel il faut se laisser aspirer, hors du temps, hors de la réalité. Aller au cinéma voir un tel film, c'est aller vivre une expérience. Il est nécessaire de se laisser déposséder d'une part de sa capacité réflexive et d'autre part de son désir de se voir raconter une histoire (comme avec les films de Philippe Grandrieux par exemple). 'Mulholland Dr.' conte effectivement une histoire mais celle-ci n'est que le support pour la création artistique qui va bien au-delà d'une simple narration. En effet, 'Mulholland Dr.' est d'abord un film de mise en scène (il a obtenu ce prix au festival de Cannes) et de climat. Et David Lynch s'y connait pour créer des atmosphères surnaturelles, même si elles peuvent parfois paraître un peu artificielles et esthétisantes (les rideaux et les lumières bleues notamment). Pourtant, le cinéaste ne complique pas inutilement son récit comme cela est parfois le cas chez d'autres.
Outre par sa magnifique musique composée par le fidèle Angelo Badalamenti et son immense beauté esthétique, c'est avant tout par ces aspects et ces qualités que le film passionne. La plus-value de ce film réside surtout dans sa capacité à nous emporter dans les impressionnantes complexité et intensité du monde imaginaire créé par David Lynch, lequel a la capacité de donner aux scènes apparemment les plus ordinaires une intensité hors du commun. Nous suivons le cinéaste sans réticence, même si nous ignorons la destination de ce voyage. En effet, à partir de 1h18', et une heure durant, le film devient grandiose : on entre dans une sorte de tourbillon qui nous attire dans un autre monde.
David Lynch et Naomi Watts réussissent à montrer avec une profondeur rarement égalée à la fois la beauté de l'amour et ce que peut être la souffrance amoureuse. Outre par toutes ses brillantes qualités, c'est probablement par cet aspect que le film me touche personnellement comme aucun autre.
Enfin, ce film est probablement (pour une part) dans l'esprit de David Lynch une satire de ce milieu hollywoodien, qu'il a quitté pour réaliser des films indépendants, et dont il a souffert puisqu'il n'a pas eu le "final cut" sur 'Dune'.
Tous ces éléments font de 'Mulholland Dr.' un film unique, intemporel et sans doute inégalable, l'expression de l'immense talent de son réalisateur. Le film a cette force de nous happer, nous attirer dans son propre univers. Il possède intrinsèquement une immense capacité de fascination qui ne se dissipe pas, même après plusieurs visions.
Un véritable chef d'œuvre.
Évidemment à regarder en VO pour en profiter pleinement.
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EN BONUS sur l'édition 2 DVD : un making of, la conférence de presse au festival de Cannes en 2001, des entretiens avec la monteuse et le compositeur de la musique, un reportage photo issu des Inrockuptibles. Le tout est un peu redondant mais intéressant.
À noter que le chapitrage du film est aléatoire : on sélectionne un objet (une tasse par exemple) et on arrive à une scène qui comporte celui-ci, sachant que le film en comporte plusieurs.
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POUR ALLER PLUS LOIN dans la compréhension du film, il faut évidemment faire des révélations. Que celles et ceux qui ne veulent pas en savoir plus pour le moment s'abstiennent de lire ce qui suit.
D'abord, une scène indispensable à la compréhension du film, et pour ce faire de sa structure, se déroule au tout début du film (la deuxième scène), de 1'44" à 2'14", avant le générique. On entend une personne respirer sous une couette ; elle s'endort et sombre dans le rêve qui constituera (dès le générique) la première partie du film.
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