« Music of my mind » est le premier disque solo de Stevie Wonder avec son nouveau contrat fraîchement signé chez Motown. Certes, il est resté fidèle à Berry Gordy, mais comme d'autres à la même époque (Diana Ross, Marvin Gaye), il a voulu s'émanciper de la tutelle encombrante et pesante du fondateur de la Tamla Motown.
C'est vrai que les sixties n'avaient montré de lui qu'une espèce de singe savant, un phénomène de foire (avec quand même de grandes choses à son répertoire) que l'on promène avec son harmonica de plateau télé en salle de concert. Le gamin Stevie n'était que Little Stevie, une attraction, une curiosité, un Ray Charles sans aspérités...
Mais à l'intérieur de sa tête, cette musique qu'il « voyait », était interdite de séjour chez Tamla. Il attendit sa majorité (21 ans en 1971) pour voler de ses propres ailes, gagnant totales liberté et indépendance artistique. Stevie Wonder allait pouvoir écrire, jouer, arranger, produire seul la musique qu'il voulait, seul maître de son processus créatif et de son destin. Un fait assez unique à l'époque...
« Music of my mind » sonne donc comme une libération. Tout ce que fera Wonder dans les années 70, de très loin sa meilleure période artistique, est dans ce disque. Quelquefois de manière un peu maladroite, trop emportée, trop fougueuse. Stevie pousse ses cordes vocales au maximum de leurs possibilités, souvent dans un registre assez rauque. C'est quand il apprendra (très vite) à poser et à moduler davantage sa voix qu'il deviendra ce chanteur unique, tout de miel et de douceur, si souvent imité et jamais égalé. Stevie abuse parfois aussi de ses synthés, empilant des couches de Moog jusqu'à plus soif. C'est quand il dépouillera ses titres qu'ils seront le plus touchants. Quelques péchés de jeunesse, l'envie de trop bien faire, de trop donner ...
Alors « Love having you around » cogne un peu trop, son final avec ses bruitages de synthés est un peu pénible, mais c'est quand même une sacrée leçon de groove. « Superwoman », super morceau, n'est malgré tout que le brouillon de ses chef-d'oeuvres à venir. Stevie Wonder n'est pas encore capable d'écrire des albums entiers de titres uniques, totalement originaux, alors il laisse transparaître dans « Music of my mind » toutes ses influences. « Sweet little girl » et son harmonica omniprésent, c'est encore du Little Stevie, « Girl blue » sonne comme un titre de McCartney, une de ses idoles, « Seems so long » imite le style de Marvin Gaye, « Keep on running » chasse sur les mêmes terres du funk-rock psychédélique que Sly Stone et sa Family. On trouve même une douce ballade folk électronique, la plus dépouillée du disque (« Happier than the morning sun »).
« Music of my mind » n'est qu'un très bon disque de Stevie Wonder. Les suivants, jusqu'à son chef-d'oeuvre « Songs in the key of life », seront juste fabuleux ...