Jacques Benoist-Méchin est un journaliste du XXème siècle, un intellectuel et l'auteur de nombreux ouvrages sur l'histoire de l'armée allemande, sur le Proche-Orient avec en particulier des biographies originales de Mustapha Kemal, de Ibn Seoud ou du roi Saoud. Intellectuel engagé pour la collaboration de Vichy avec le régime nazi, il sera à ce titre condamné à mort en 1947, grâcié et finalement libéré en 1954.
Ce livre fait partie d'une série de biographies -le loup et le léopard- que l'auteur a écrit lorsqu'il était en prison à Clairvaux : le loup et le léopard pour Mustapha Kémal et Ibn Séoud, qu'il complétera ensuite par une biographie du roi Saoud. Le parallèle entre ces deux hommes peut paraître surprenant. Pourtant c'est la capacité de ceux-ci à fonder une nation malgré des adversaires acharnés et soutenus par les grandes puissances. On remarquera que ces deux pays, la Turquie et l'Arabie Saoudite presque cent ans plus tard suivent encore le chemin tracé par ces hommes hors du commun.
Mustapha Kemal est un officier tenace et efficace. Il est convaincu que l'empire ottoman ne pourra plus continuer avec un sultan corrompu, une organisation médiévale de la société, des grandes puissances qui se pressent autour de lui comme autour d'un homme malade dont chacun cherche à tirer un avantage. Rapidement repéré par ses supérieurs, Mustapha Kemal sera très longtemps tenu à l'écart du pouvoir par ses rivaux. Implacable, charismatique et parfois trop bavard, ses idées sont connus de beaucoup : il veut chasser les Occidentaux, faire renaître une Turquie puissante face à ses voisins. Il est persuadé que cela ne peut se faire que par la chute du Sultan et du califat qui lui est attaché. Il sera obligé de garder ce dernier aspect secret pour pouvoir entraîner des partisans dans son aventure. Celle-ci commence avec la notoriété qu'il acquiert par sa combattivité et son succès lors du combat des Dardanelles. Ecarté ensuite à nouveau des lieux de pouvoir, il finit par entrer en sécession non pas pour s'opposer directement au pouvoir mais pour s'opposer aux étrangers, Arméniens, Grecs, Britanniques qui malmènent l'empire ottoman.
Il va parvenir au pouvoir à la fois par la force et par la ruse et se lance aussitôt dans des réformes grandioses, réseaux routiers, système scolaire et universitaire, agriculture en Anatolie, adoption de l'alphabet latin...etc : son bilan en quelques années de pouvoir est éloquent. Il transforme la Turquie pour la faire entrer à nouveau dans l'histoire. On ne peut mesurer ce qu'a pu être à ce moment là cet effort national. L'auteur ne cache rien de ce qu'a impliqué cette transformation en particulier pour les communautés kurdes et grecques et la violence qui a été employée au sein même de la société pour faire accepter ces choix radicaux.
Personnage fascinant, Mustapha Kemal a su voir le déclin de l'empire ottoman et s'en servir pour fonder une nation au moment le plus critique. Je recommande la lecture de ce livre, qui permet de comprendre ce tour de force.