Le 12 février 1964, par une soirée d'hiver glacial,
Miles Davis convoque son groupe pour livrer ce qui, encore à l'heure actuelle, est considéré comme l'un de ses deux ou trois plus grands concerts jamais enregistrés... Et c'est en toute justice que cette réputation a fait son chemin. Le groupe est touché par la Grâce... Le nouveau quintette composé de
George Coleman au sax ténor,
Herbie Hancock au piano,
Ron Carter à la contrebasse, et
Tony Williams à la batterie, vient jouer au Philarmonic Hall du Lincoln Center de New-York. Très affecté par la disparition de John F. Kennedy, Miles fait preuve de générosité ce soir-là. Les bénéfices seront donnés à une fondation pour les droits civiques (le NAACP). Mais les jeunes musiciens ne l'entendent pas de cette oreille. Ils menacent Miles de ne pas jouer, de partir sur le champ (cf. les liner notes de Ron Carter)... En effet, ils avaient été mis devant le fait accompli (ils ne seraient pas rémunérés). Bref, ils n'avaient pas été prévenus. Non pas qu'ils étaient contre le "geste", mais contre le principe. Miles aurait pu au moins leur en toucher deux mots quelques jours auparavant... Dans les coulisses, juste avant le concert, la tension est donc à son comble. Miles réussit malgré tout à les convaincre... C'est dans ces conditions que fut donc enregistré ce concert que les musiciens pensaient pourtant avoir raté. Mais quand, quelques semaines plus tard, il écoutèrent les bandes, ils n'en revenaient pas... Le disque allait rentrer dans la légende.
Moi de même, la première fois que j'ai écouté cet opus, ce fut un choc pour mes papilles auditives. Vingt ans plus tard, d'y revenir, le plaisir est toujours intact. Dès le départ, le ton est donné. Qualité de son exceptionnelle (l'ingé de chez Sony, et puis surtout le son de ce groupe). Sur le premier thème, Hancock improvise quelque chose d'hallucinant. Une intro qui n'est pas sans rappeler la musique classique (Ravel, Debussy). Où va-il aller? Et finalement, c'est peut-être l'une des plus belles versions de ce standard qu'est My Funny Valentine... l'une des meilleures en tout cas... on trouve ici tout ce qui fait la finesse, la volupté et la beauté du jeu du pianiste. Expérience sonore inoubliable. D'ailleurs, si l'on compare cette version avec celle de 1958 (
'58 Sessions featuring Stella By Starlight), l'on admirera aussi bien le jeu de Hancock que celui de Bill Evans, aussi différents soient-ils. L'un plus sombre, plus réservé (Bill Evans), l'autre plus coloré, plus subtil (Hancock). Cette intro est l'une des plus belles et des plus hypnotiques qui soient. Pas besoin d'être un connaisseur pour apprécier. Comme lorsqu'on lit un roman, ici l'on suit la pensée d'un artiste. Bref, jamais n'avais-je entendu une intro pareille. Totalement improvisée. Puis Miles fait son entrée, trompette lumineuse. Ils ne sont que tous les deux pendant quelques minutes, Hancock et Miles, Hancock jouant très rubato, tournant autour de la mélodie... Rien que pour ce premier thème, je vous dirais que la galette s'impose. Mais la suite réserve autant de surprises.
Avec All of You, le tempo est plus enlevé. La rythmique enfin bien huilée offre un tapis de velour aux deux soufflants. George Coleman propose un solo ahurissant, entre clarté et lyrisme. N'ayant pas prévu ce qui allait se passer (le jeu surprenant de Hancock), il s'en sort pourtant très bien. Enregistrement capté live à New-York pour la cause du NAACP, présenté à l'origine par Mort Fega, My Funny Valentine est un must absolu. Comparé aux enregistrements précédents, un palier semble être franchi. Et George Coleman n'est pas un maillon faible, loin de là. Sur tous les thèmes, il propose le meilleur de lui-même (beaucoup diront qu'il s'agit là de sa meilleure prestation discographique). La rythmique composée de Hancock, Carter et Williams est celle de jeunes artificiers ne reculant devant rien. A noter qu'en cette année 1964, aucun enregistrement studio ne paraîtra. Miles était encore insatisfait des sonorités de l'ensemble... Pourtant, ici, en concert, c'est du bonheur. Ce premier set précédant
Four & More, est donc de toute beauté, plus centré sur les ballades. D'ailleurs, dans le public, on a même droit à un cri orgasmique lors du solo de Hancock dans cette version exceptionnelle de Stella By Starlight. All Blues joué sur un tempo plus enlevé encore, George Coleman, princier, surfe sur les crêtes des plus folles déferlantes sans jamais mouiller son smoking. Et nos trois galopins, ça les agace justement. Après ce concert, Miles se tournera vers Sam Rivers puis Wayne Shorter. My Funny Valentine s'incarne comme une expérience unique que tout fan de Miles se doit de connaître. A écouter et réécouter.