Historiquement, ce disque demeure l'une des galettes anglaises les plus importantes des sixties pourtant particulièrement chargées en ce domaine. Si les Beatles et autres Stones avaient, grâce à leurs premiers enregistrements, recyclé le rock'n'roll originel fifties avec une classe toute british avant de le détourner en un mouvement pop inédit, les Who, eux, puisent dans les scènes r'n'b et soul pour pulvériser les limites établies par leurs prédécesseurs.
Recyclant chez les labels Atlantic ou Motown des éléments jusqu'alors absents de la scène rock anglaise, Townsend & co apportent une autre dimension à la pop. Une rythmique groovy et un chant lyrique alliés à une sauvagerie toute nouvelle elle aussi. Le style échafaudé par le groupe ainsi que leurs prestations scéniques font l'effet d'une bombe dans un Londres en pleine effervescence. Si fort que les producteurs Kit Lambert et Chris Stamp se rapprochent d'eux en 1964. Ceux-ci veulent manager un jeune groupe et le conduire au succès en vue d'en tirer un film documentaire sur la british invasion. Projet vite avorté suite au succès phénoménal du groupe.
En 1965, après quelques quelques 45 tours qui se classent rapidement dans le top 10 anglais, sort ce premier LP, alternance de tubes écrits par Townsend et de reprises r'n'b (James Brown, Bo Diddley). Au milieu d'une Angleterre encore très guindée, cette musique barbare fortement inspirée par la culture noire américaine fait sensation. La puissance dégagée par le groupe tient aux individualités très fortes le composant. Pas particulièrement proches à la ville, ces quatre petits voyous londoniens entrent en communion parfaite dès les premières notes balancées. Les bases mélodiques amenées par Townsend sont ainsi transfigurées par le jeu tout en finesse du surdoué Entwistle et les roulements épileptiques du fou furieux Keith Moon. Enregistré live en seulement quelques prises pour garder cette fureur authentique, l'album My Generation tranche sérieusement avec les autres productions de l'année 1965 (Rubber Soul, The Kink Kontroversy, Out Of Our Heads...).
Plus de fureur mais également une verve particulière dans les dialogues. Pete Townsend est un des premiers paroliers à chroniquer la vie des contemporains de son âge, s'attirant instantanément une sympathie toute particulière. Chaque adolescent frustré et plein de rancoeur se retrouvera dans ses mots sarcastiques. Outre l'hymne à une jeunesse délaissée "My Generation", y sont abordés les ravages et l'inutilité du mariage sans "A Legal Matter" (morceau chanté par Pete Townsend), la libération sexuelle dans "The Kids Are Alright"...
Lambert et Stamp ont également une idée de génie pour lancer leurs poulains. S'inspirant de l'image préfabriquée des Beatles et des Stones, ils poussent les membres du groupe à afficher leur attachement au mouvement mod. L'état d'esprit de cette fraction de la jeunesse citadine, raffinée, cynique et stylée se retrouve dans les provocations de Townsend et Moon et dans les goûts vestimentaires pointus de ce dernier et de Entwistle. Le groupe devient le premier groupe rock ouvertement mod, rendant ce mouvement populaire pour autre chose que leurs fréquentes rixes contre les rockers. D'autres groupes plus axés r'n'b que pop tels les Small Faces ou The Action ne tarderont pas à venir grossir cette nouvelle branche du swinging London. Pour coller parfaitement au sujet, Daltrey adoptera même sur "My Generation" un phrasé bégayant, calqué sur la diction des mods trop défoncés aux amphets pour parler correctement.
Imparfait, comme tous les premiers albums des groupes pop anglais car colmaté avec des reprises plus ou moins inutiles pour remplir deux faces de 12" , My Generation demeure tout de même bien plus intéressant que les premiers essais d'autres groupes anglais encore trop peu personnels. Le fatiguant "I'm A Man" ainsi que le raté "Please, Please, Please" sont rattrapés par des compos indispensables telles "Much Too Much" ou la très drôle "It's Not True" qui casse déjà les tabloïds avides de bobards et de rumeurs vendeurs de papier ("I Haven't Got Eleven Kids, I'm Not Half Chinese, I Didn't Kill My Dad"...).