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Nous avons affaire à deux paradigmes qui ne supportent pas la caricature. Changeux n'est pas un intégriste du matérialisme, Ricoeur n'est pas « l'apologète » d'une identité religieuse. Le clivage ne passe pas entre science et religion, mais entre deux philosophies des sciences. Ces philosophies possèdent leur centre de gravité dans des sphères différentes. La philosophie de Changeux se déploie sous le signe de l'immanence et du matérialisme : la conscience est le fruit d'une extraordinaire complexité du système neuronal. La philosophie de Ricoeur se déploie sous le signe d'une transcendance qui est moins celle d'un Dieu qui surplomberait notre réalité, que d'un indicible qui travaille nos expériences. La pensée de Ricoeur s'apparenterait à une pensée apophatique : Dieu est un concept qui n'épuise pas l'infinitude du réel.
Il me semble que la position de Ricoeur est plus forte que celle de Changeux. Le premier n'oppose pas au matérialisme "neurocentré" les convictions de son identité religieuse, mais une épistémologie exigeante : quelles sont les conditions de possibilité pour qu'un discours puisse dire le sens d'un fait, en particulier scientifique. Dans le cas du débat sur le rapport cerveau/esprit, il ne nie pas son existence, mais interroge la légitimité d'un discours scientifique à rendre compte philosophiquement de ce rapport. Il y a un décalage entre le langage scientifique qui est celui de la description mathématique et le langage philosophique qui veut poser la question du sens.
Une neurobiologie du sens est légitime à condition qu'elle ne dépasse la sphère de la description du système neuronal et du cerveau. Le danger existe d'une "biologisation" des rapports sociaux. La biologie est l'une des conditions de la vie, elle n'est pas, en termes de connaissance, la dernière instance. L'apophase de Ricoeur dira qu'il n'y a pas de dernière instance.
L'une des dérives qu'il nous faut évoquer est la biologisation de l'économie et de la vie d'entreprise. Penser la structure d'une entreprise dans les termes d'une "neurobiologie des affaires" ne nous permet pas de comprendre l'entreprise. La hiérarchie et la répartition des fonctions ne renvoient pas à la même logique. La raison est simple : les personnes qui composent une entreprise ne sont pas des cellules interchangeables, ni des neurones dont l'activité est soumise aux lois déterministes de l'auto-organisation. L'entreprise relève de la vie économique. Elle est un rouage essentiel de la fonction marchande telle qu'elle s'incarne aujourd'hui dans le cadre de l'économie monde capitaliste (I. Wallerstein). Mais cette fonction n'est pas l'horizon final de l'homme. L'économie n'est pas un destin, mais une technique.
C'est en faisant vivre la subjectivité des hommes, leur qualité, leur aspiration, autrement dit ce qui ne se réduit pas en eux à du neuronal, de l'utilitaire ou du mercantile, qu'un authentique humanisme pluriel peut naître. Ces valeurs non quantitatives, irréductibles à l'objectivation capitaliste, peuvent-elles être vécues au sein de l'entreprise ? Pour ma part, et en suivant l'éthique de la liberté de Ricoeur, je crois que la vie d'entreprise peut lier son devenir à un horizon de valeurs qualitatives (écologie, développement dur-able, citoyenneté). Les obligations fondamentales et universelles évoquées par Changeux ne supposent-elles pas précisément une telle réforme de l'entreprise afin qu'elle se mette au service non pas uniquement de la fonction marchande mais de l'ensemble de la société ? La question du dépassement du capitalisme et de sa frénésie (accumuler du capital pour accumuler encore plus de capital !) est peut-être l'une des leçons du débat entre Changeux et Ricoeur. -- Mohamed Taleb --
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