Oui, Nikolaus Harnoncourt est un musicien clivant, polémique, c'est-à-dire à la fois qui prend position et force à prendre position. En ce sens, dire que ce qu'il fait est discutable est moins une critique qu'un constat inaugural. Mais une chose devrait être sûre : c'est qu'en matière de tradition(s) culturelle(s) autrichienne(s), il vaut mieux y réfléchir à deux fois avant de lui chercher des poux dans la tête, car c'est une chose qu'il connaît de l'intérieur et dans tous les sens. D'ailleurs, n'est-il pas le premier chef autrichien à avoir dirigé le Wiener Neujahrskonzert depuis Karajan (1987), et le seul à avoir joué dans un orchestre viennois ?
De ses deux concerts du Nouvel an, le premier est peut-être le plus frappant, porté par une conviction illuminée. Harnoncourt est le seul chef à ce jour à avoir dirigé un concert du Nouvel an intégralement fondé sur un concept, une vision de ce que peut être ce concert. Vision stylistique d'abord, qui défrise les adeptes de la "tradition" viennoise. Barbares, ces rythmes décomposés, appuyés ? Ne seraient-ils pas en fait terriblement idiomatiques ? Harnoncourt rappelle que la culture autrichienne, c'est la juxtaposition permanente de l'urbanité, de l'esthétisation extrêmes et d'un provincialisme, d'une rustrerie irrédimables. Pour une fois, le choix des morceaux n'est pas seulement une juxtaposition résultant d'une négociation entre chef et orchestre, et la programmation ne répond pas seulement à un principe formel d'alternance de rythmes, de durées et de tempi. Le programme fait ressortir des thématiques, des rapprochements et des oppositions, et construit un récit qui ressemble finalement beaucoup à un portrait de la Vienne du tournant du vingtième siècle : découverte de forces naturelles insolites (Electro-magnetische Polka et Electrofor-Polka) et exploitées par l'industrialisation et le machinisme triomphant, trahison de valeurs humanistes (Seid umschlungen, Millionen) que l'on s'obstine à mettre en vitrine. La conclusion de la partie principale du concert est sans appel : le diable est là-dessous (Der Kobold, Luzifer-Polka), et le choix, bien moins convenu qu'il ne paraît, de Sans souci pour débuter le rappel met en valeur l'ironie tragique d'un monde qui va au cataclysme des deux guerres mondiales aux rythmes de la valse, de la polka et de la marche, dans un somnambulisme décrit par Hermann Broch.
Pour autant, Harnoncourt ne cultive ni la laideur ni la provocation. À tel point que c'est Muti qui symphonise, mais Harnoncourt qui nous fait entendre des échos de Bruckner ou de Richard Strauss dans les Journaux du matin ou Le Beau Danube bleu. Et je suis tenté de dire que la version originale de la Radetzky-Marsch est, avec l'ouverture de La Pie voleuse (tentée par Abbado), et pour les mêmes raisons, le meilleur introït du concert.
C'était le premier Concert du nouvel an du vingt-et-unième siècle et du troisième millénaire. Quelques mois plus tard, les attentats du 11 septembre inauguraient une ère de catastrophes qui donne une résonance encore plus forte à ce disque.
Pour un disque viennois explosif et pensé, pas la peine de chercher plus loin !