Ces historiettes illustrant la vie quotidienne new yorkaise sont un régal d’humour, avec toujours une pointe de critique sociale. Will Eisner décrit le plus souvent les quartiers déshérités de New York, où l’on comprend que si la vie n’est pas rose tous les jours, elle est plus animée, plus turbulente, et se glisse plus volontiers sous la plume de l’auteur. On sent bien que celui-ci a beaucoup écumé les trottoirs de la mégalopole, et qu’il l’aime autant qu’il peut la détester, avec son bouillonnement, son exubérance mais aussi ses injustices et ses drames de la pauvreté. Le trait est vif et les mouvements bien sentis, les personnages ont des dégaines se prêtant au burlesque. La poésie n’est pas en reste et évoque parfois celle de Sempé, autre croqueur de scènes urbaines.
Quant à la mise en page, elle est peu conventionnelle. L’auteur recourt rarement au découpage en cases et n’hésite pas à superposer décors et personnages sans que cela ne gêne en rien la lecture (voir la scène du « Labyrinthe », très caractéristique). Car c’est aussi ça, le talent d’Eisner. J’ai toutefois relevé une ou deux petites incohérences, qui paradoxalement n’avaient aucun rapport avec la mise en page mais plus avec le dessin, par exemple le strip où un vieil homme invalide observe ce qui se passe dans l’immeuble en face. Là, je n‘ai pas compris qui cassait le carreau de la voisine et dans quel but, il y a en outre un petit problème de perspective… Mais cela n’est pas fondamentalement gênant, la poésie d’Eisner faisant oublier ce genre de défaut.
Will Eisner, c’est un peu l’anti-Disney, même si les signatures des deux hommes se ressemblent étrangement et que les noms comportent beaucoup de lettres en commun. Contrairement à Disney qui ne cherche qu’à divertir son public, Eisner n’hésite pas à intégrer dans ses gags la dimension tragique d’une société extrêmement inégalitaire que sont les Etats-Unis. Certes, c’est moins vendeur pour ceux qui préfèrent croire en l’existence des royaumes magiques, mais la réalité n’est jamais niée ou transformée, et la valeur testimoniale sur la ville et l'époque n’en est que plus forte.