Jacques Tourneur fait partie de ces cinéastes pour lesquels j'ai beaucoup d'affection. Out of The Past (1947), Cat People (1941) ou encore Stars in my Crown (1950) sont autant de films que je chéris et revois avec toujours autant de bonheur... Dans le magnifique ouvrage que lui a consacré Michael Henry Wilson (
Jacques Tourneur ou La Magie de la suggestion), on y trouvera une mine d'informations, de photos et d'analyses de films que je reprendrai peut-être pour cette occasion. On peut y lire en outre, ce qui justifiera mon amour pour ce cinéaste, qu'à Hollywood, "Tourneur fut l'un des contrebandiers, peut-être le premier, qui a subverti le récit classique de l'intérieur. Un explorateur de l'autre côté, en quête de passages qui ouvrent sur d'autres dimensions. Un poète attentif à l'inquiétante étrangeté de notre décor quotidien lorsqu'il révèle ses fractures. Un promeneur extraordinairement solitaire, poursuivant à l'insu de tous, protégé par son humilité même, une expérimentation qui a transformé le cinéma en profondeur" (quatrième de couverture).
Nightfall tourné en 1957, soit dix ans après la publication du roman de
David Goodis, et près d'une décennie après le merveilleux Out of The Past, est un bon petit film noir qui ne démérite pas. Cette oeuvre est assez mal connue du public français, et c'est donc un bonheur de l'avoir enfin à notre disposition (merci à Wild Side qui nous promet en outre pour novembre 2012 un film noir de Norman Foster avec la sublime Ann Sheridan,
Woman on the Run). C'est donc une excellente nouvelle pour le cinéphile que cette sortie en dvd : il s'agit là d'un des derniers films du maître de la suggestion. La Film Noir Foundation a présidé avec l'UCLA à la restauration de ce film, qui n'existait plus que dans des copies calamiteuses et le résultat est d'une qualité exemplaire. A l'occasion de cette sortie, Wild Side présente le dvd accompagné d'un livret de 60 pages rédigé par un spécialiste (Philippe Garnier) et copieusement illustré (photos, affiches, articles de presse). Bref, une rareté car Nightfall est aussi l'un des meilleurs films noirs de Jacques Tourneur, inédit dans ce format en France. Pour la qualité de l'édition, c'est encore une fois parfait (prise de son, image, bonus, sous-titres que l'on peut ôter, etc...).
Ce thriller efficace, malgré quelques défauts mineurs ou considérés comme tels (cela dit, j'ai moi aussi eu le sentiment que le film était comme tourné pour la télévision, Tourneur n'ayant pas le budget adéquat...) reste finalement un film très attachant. De le revoir permettra de mesurer la singularité de cette oeuvre rarissime. Vanning campé par l'acteur
Aldo Ray (acteur assez méconnu mais d'une épaisseur singulière) est un homme traqué, vivant dans l'ombre(voir la synopsis ou relire l'excellent commentaire de zybine)... Dans son errance, il a une seule alliée (la magnifique
Anne Bancroft avant que celle-ci ne perce au cours de la décennie suivante...), laquelle vit dans la lumière (elle est mannequin). Ce contraste ou plutôt cette alliance des contraires improbable est remarquable (ainsi leur fuite, au milieu d'un défilé de mode, est un moment clé que l'on n'oubliera pas...). Le choix d'Anne Bancroft (voir
Le Lauréat) est judicieux. En belle brune simple mais énigmatique, elle campe ici un rôle qui n'a rien de glamour. Certes, comparé au Out of The Past, le film pourra nous apparaître un peu en dessous, mais cessons de comparer... Nightfall n'en reste pas moins très réussi et extrêmement personnel, pour ne pas dire confidentiel.
Tourneur montre une fois de plus qu'il est un vrai artisan, ou mieux, comme il le disait lui-même, "un menuisier". Il aimait travailler avec des acteurs et non des stars. Et justement, ce Nightfall n'a pas besoin de stars (de par son budget, déjà...). En cela, le film est marqué par une belle authenticité qui n'a rien d'hollywoodienne. Produit par la Columbia, le film se rapproche même du film "indépendant" (du moins les annonce-t-il...). Quant à la stylisation et la mise en scène, il y a de très bonnes idées (la scène avec le chasse-neige, par exemple). Modèle d'économie narrative, flashbacks judicieux, stylisation de la campagne et de la ville (on reconnaîtra peut-être Los Angeles, alors que le roman, lui, situait l'action à New-York). Dès la scène d'ouverture, sur un air de jazz faussement mélancolique, l'on voit un homme seul (Vanning), vu de dos, qui est soudain pris d'un tressaillement après un éclair de spots lumineux, au moment où le propriétaire allume la rampe de lumières du magasin. Cet homme n'aime pas la lumière ni la compagnie. Et surtout, il nous semble fragile, pour ne pas dire vulnérable. Confirmation que l'on aura plus tard quand il déclare de sa voix traînante et légèrement erraillée, à quel point "il est fatigué"... Mémorable! Les autres acteurs (
Brian Keith en tête, mais aussi Jocelyn Brando que l'on avait vue dans ce chef-d'oeuvre de Fritz Lang,
The Big Heat) ne se contentent pas de faire de la figuration... Bref, à découvrir!
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Dans les bonus, l'on trouvera la bande annonce originale, une galerie de photo et enfin un entretien de plus de trente minutes avec Michael Henry Wilson. Pas de version française, uniquement la version originale sous-titrée français (VOstf). 4,5 étoiles.