Amoureuse inconditionnelle du cinéma d'Ernst Lubitsch dont je vois et revois tous les films parlants avec une jubilation qui ne s'élime jamais, je résiste le plus souvent à la tentation de les commenter ici parce que je crains l'écueil de la répétition, tant il est vrai que ce cinéaste génial, juif allemand né à Berlin et heureusement parti pour l'Amérique au début des années 1920 a, film après film, composé une œuvre véritable, non pas une mosaïque de films disparates mais un ensemble construit et cohérent où les personnages et les situations sont d'une grande diversité et d'une grande inventivité mais où l'unité résulte des thèmes, des climats et des points de vue sur la condition humaine, sur la comédie humaine, sur "l'insoutenable légèreté de l'être".
Doué d'une virtuosité époustouflante, Ernst Lubitsch est un peintre qui croque l'humain dans tous ses états, sous toutes ses facettes.
Sur sa palette : l'intelligence, l'alacrité, la finesse, l'humour, la subtilité, la puissance comique, la gravité, la critique politique et sociale acerbe sinon féroce mais toujours lucide et jamais dogmatique, le sens de la dérision, l'humanisme, l'indulgence, la tendresse, l'amour de son semblable enfin.
Pas de message idéologique, pas de leçon de morale, pas de jugement de valeur, Ernst Lubitsch dilate ou serre notre esprit et notre coeur en mettant en scène et en perspective le transparent et le trouble qui coexistent en chacun de nous, en respectant toujours notre libre arbitre.
Après avoir récemment revu Ninotchka, je ne résiste pas à la tentation...
Trop forte est mon envie de faire découvrir ce bijou à qui ne le connaîtrait pas encore et voudra bien me lire.
L'action se situe à Paris (ce qui n'est pas rare dans le cinéma américain de cet âge d'or en général ni dans celui de Ernst Lubitsch en particulier).
Elle (Greta Garbo) est un commissaire soviétique et lui (Melvyn Douglas) est un dandy parisien.
Elle, Ninotchka, est une camarade obéissante et zélée, dépêchée à Paris pour restituer à son peuple les bijoux d'une Grande Duchesse que la Révolution y a exilée.
Lui, Léon, est un aristocrate désoeuvré, frivole, ami serviable de la Grande Duchesse.
Ninotchka et Léon se rencontrent fortuitement alors que Ninotchka cherche son chemin pour "expertiser" la Tour Eiffel, scène d'une drôlerie irrésistible.
L'amour naît prestement entre cette commissaire soviétique apparemment glaciale et ce dandy parisien évidemment embrasé.
Non, je n'en dirai pas plus parce que ce bijou cinématographique doit être découvert avec un regard neuf et ingénu.
Sachez seulement que ce film léger et profond, drôle et sérieux, pétillant et émouvant, est un moment de bonheur absolu pour l'esprit et pour le coeur.
Billy Wilder a fortement contribué à l'écriture du scénario, c'est ainsi de deux génies du grand cinéma classique américain que ce film merveilleux est né.
Dans un bistrot populaire parisien, Ninotchka fait l'expérience d'un repas que seul un bistrot populaire parisien peut proposer... Léon amoureux l'y rejoint en feignant d'être un habitué du lieu... il lui raconte des histoires drôles qui la laissent de marbre mais soudain, Greta Garbo rit à gorge déployée...
Ce moment du film fut utilisé à des fins promotionnelles : "Greta Garbo rit !".
Vous le verrez si vous regardez ce film, ce que je vous souhaite absolument, le génie de la "Lubitsch touch" ne tient pas seulement dans le fait que Greta Garbo rit et fait rire.
Chaque film de Ernst Lubitsch a l'insigne pouvoir de nous rendre "intelligemment heureux".
Celui-ci en est une illustration majuscule.