Entre famille je vous hais et famille je vous aime ! Ainsi navigue ce nouvel opus de Véronique Olmi, taraudée par les rapports entre les générations, sinon tourmentée. Petite dernière d'une famille catholique, Fanny est le numéro six. Une enfant du retour d'âge, inattendue, qu'on prévoyait tarée ou mort-née. Une prévision qu'elle va trimbaler avec elle sa vie durant, à travers une existence moins glorieuse que celle de ses frères et sœurs, beaucoup plus âgés qu'elle. Aujourd'hui, observatrice de cette tribu, elle s'adresse à son père, presque centenaire, "l'homme de sa vie", qu'elle n'a pas toujours su comprendre mais auquel elle voue une admiration sans borne. En de brefs tableaux, elle évoque son rapport dit et non dit avec lui, les silences suivant les regards, ses lettres de la Grande Guerre retrouvées qui sont l'occasion de mieux saisir cet homme… Avec
Bord de mer, son précédent roman, Véronique Olmi avait creusé les comportements maternels chez une femme engouffrée dans la dépression. Cette fois-ci, avec la même écriture, réaliste et brute, elle arrache au verbe le sentiment filial entre une fille et son père. Sans douleur et dans la sérénité. Avec un brio remarquable.
--Céline Darner
Ils sont tous sur la plage. On dirait qu'elle est à eux. La famille Delbast. Le père. La mère. Les six enfants - oui, le fils aîné est là, quelle surprise ! Les autres, les baigneurs, les touristes, sont rentrés chez eux. C'est le soir. Maria, la bonne, se tient à l'écart et regarde la mer en rêvant à l'Espagne.
On décide de faire une photo de famille. Le soleil n'est pas encore couché, la lumière est belle. Le père a retroussé son pantalon, il a les deux pieds dans l'eau, il va prendre la photo. Les enfants s'agglutinent autour de la mère : les plus jeunes à ses pieds, les aînés debout, derrière elle, comme s'ils la protégeaient. Le père leur demande de ne plus bouger, de sourire à l'objectif. Il regarde dans son Leica. Quelques secondes, puis il relève la tête, inquiet. Il les regarde tous. Il les compte. Il les recompte. Son cur s'emballe. La dernière, Fanny, n'est pas sur la photo. N'est pas dans le groupe. N'est pas sur la plage.
J'ai marché lentement dans la mer. Je n'ai pas eu froid. Je n'ai pas eu peur. La mer ne m'a pas surprise, elle m'a accueillie, elle s'est ouverte pour moi.
J'ai avancé en tenant des deux mains le chapeau bleu qui allait si bien avec la robe. J'ai avancé en regardant droit devant moi. Très vite, l'eau a caché la robe. Je n'avais toujours pas peur. La mer n'était pas immense. Elle était à ma mesure, je ne m'y perdais pas, je m'y promenais. Je me suis accrochée plus fort à mon chapeau quand l'eau a pris mon visage, aussi. C'était doux. Un grand silence. Il n'y avait plus rien. Je suis tombée.
Tu as vu mon chapeau bleu à la surface de la mer déserte. Tu as lâché ton appareil photo. Tu as plongé.
Tu m'as ramenée sur le sable.
Je vis.
Ma place, c'est la dernière. La dernière de la famille, la numéro six comme on me présente quelquefois. Je suis venue sur le tard. Maman se croyait délivrée de ses grossesses, sa ménopause s'annonçait. Mais je suis arrivée.
Patrice, l'aîné, avait vingt ans, il s'apprêtait à quitter la famille, Christophe, le cinquième en avait dix, je venais clore un cercle qui s'était déjà ouvert.
Toi, mon père, tu avais cinquante ans.
Mon âge aujourd'hui.
C'est un peu notre anniversaire
On pensait que je naîtrais mongolienne, un bébé fabriqué avec un ovule fatigué, des chromosomes peu vaillants. Pas question d'avortement. On est catholiques pratiquants. Je n'ai pas d'illusion : la fausse couche a dû être souhaitée.
Je me suis accrochée.
Ma naissance n'a pas effacé les soupçons. Pendant trois jours on m'a fait passer des tests : est-ce que je tiens ma tête, est-ce que je bois avec vigueur, est-ce que je réagis aux stimuli ?
Je suis normale.
La queue de la comète.
Tu as cent ans. Depuis longtemps déjà, chaque année passée te fragilise un peu plus. Chaque minute qui s'écoule t'use lentement. Tu es un vieux caillou poli par le temps. Je te garde. C'est moi qui ai trouvé la maison de retraite, tout près de chez moi. Personne ne pouvait te prendre. Les aînés ont de grands appartements et des vies mouvementées : les enfants, les petits-enfants, les voyages, les uvres de bienfaisance
J'ai un minuscule appartement que je partage avec ma fille de quinze ans, Agathe, et des horaires de secrétaire.
J'ai mis toute mon énergie à trouver cet endroit. Je te voulais près de moi. Dépendant de moi. Quel soulagement pour les aînés, ils n'y croyaient pas, ils ont dit qu'ils pouvaient payer, que le prix ne devait pas être un obstacle, surtout que rien ne m'arrête dans mes recherches.
Rien ne m'a arrêtée.
Et toi, aujourd'hui, tu ne parles plus. Presque plus.
Mais tu es là.
Aujourd'hui c'est samedi. Je ne travaille pas. Tu déjeunes chez moi. Je t'ai aidé à t'asseoir au salon. Tu es assis et tu attends.
Sais-tu qui tu attends ? Agathe, moi, ta femme, ta mère ? L'absence nous réunit, les vivantes et les mortes, ce qui te manque c'est un visage aimé, mais qui aimes-tu ? Souvent tu me demandes où est maman, tu me forces à répéter l'histoire de sa mort : "Maman est morte il y a eu dix ans à Noël, papa." Tu le sais déjà mais tu ne t'y fais pas, tu demandes confirmation, tu dis : "C'est terrible
terrible
" et tu me regardes, ahuri, étonné.
Est-ce que je vais passer ma vie à annoncer la mort de ma mère ?
Aujourd'hui c'est Agathe qui viendra s'asseoir à tes côtés. Elle te prendra la main et vous ne direz rien.
Oui, elle sera là. Un peu. Pour le déjeuner au moins. Après
Après je me ferai du souci. Elle sera avec sa bande de copains. Je les connais à peine. Je veux les connaître et je ne veux pas. Je veux maîtriser la situation et je veux laisser Agathe libre. Je veux la mettre en garde et j'ai peur de voir le mal partout. Est-ce que le mal est partout ? Tout ce qui se lit dans le journal : le viol, les tournantes, la drogue, le racket, tout ça arrive, personne n'est prédestiné à ça, le mal est toujours une surprise, une intrusion dans la vie qu'on avait rêvée. Où ma fille passe-t-elle ses après-midi ? Je pose des limites. Elle les transgresse. Dans mes bons jours je me dis qu'on apprend dans la transgression. Dans les moments noirs je me dis qu'elle me ment. Est-ce moi qui la pousse à mentir, est-ce que je lui coupe les ailes ou est-ce que je la protège ?
Plus tard, elle me le dira. Viendra l'heure des reproches.
Je ne te reproche rien.
Je me souviens.