Chaque écrivain a sa propre conception de la littérature. Pour certains, elle est un simple passe-temps, pour d'autres une arme politique, pour d'autres encore une manière d'interroger leur rapport au monde. Et puis il est une petite élite pour qui la littérature porte en elle-même sa propre justification. Julien Gracq appartient à cette élite. Ses livres n'ont pas vocation à distraire, nul militantisme ne les anime, et s'ils ont une quelconque portée philosophique ou métaphysique, celle-ci n'en est pas l'enjeu premier. Non, je crois que l'ambition de Gracq est d'abord et avant tout d'ordre esthétique. L'élément romanesque, chez lui, se réduit souvent à une anecdote, à un prétexte qui n'est là que pour susciter l'écriture, et c'est cette écriture qui importe vraiment. Gracq est un pur styliste qui cherche à atteindre, par la grâce de sa prose, à une sorte de quintessence narrative. Voilà pourquoi ses romans privilégient le climat au dialogue: le climat réclame de la description et la description réclame du style. On a souvent reproché à Gracq la lenteur de ses ouvrages, leur caractère statique, mais lui faire de tels reproches, c'est méconnaître sa démarche. Gracq est un romancier de l'attente, des univers immobiles, en suspens, qui s'intéresse autant au règne minéral, ou végétal, qu'aux êtres humains. Rebelle aux écoles et hostile aux doctrines, il a su bâtir une oeuvre profondément originale qui ne risque pas de vieillir pour la simple et bonne raison qu'elle n'a jamais eu le souci d'être actuelle.