...pour le salut de son défunt mari, le prospère fourreur Donaes de Moor.
Aussi dévot que fortuné, ce marchand avait souhaité par testament qu'on chantât chaque année une messe commémorative le jour de la Saint Donatien, protecteur de la « Venise du nord ».
Sa veuve la commanda à un jeune compositeur de l'église collégiale, fils d'un trompettiste gantois qui s'était déjà distingué comme maître de choeur à Bergen op zoom et à Cambrai. A peine trentenaire, à peine installé à Bruges, Jacob Obrecht s'était déjà tant distingué par sa musique qu'il allait recevoir une invitation à rejoindre la Cour italienne du Duc Ercole da Ferrara -où il se rendit effectivement, peu après avoir rédigé la "Missa de Sancto Donatiano" souscrite par Adriane de Vos.
Constitué d'un CD + DVD, cet album se lance sur la piste de cette oeuvre votive en la faisant revivre par le son et l'image, sous la supervision musicologique de Jennifer Bloxam (Université du Massachusetts).
Dans les archives brugeoises, une seule page du manuscrit a survécu. L'exécution s'est donc appuyée sur une copie conservée à l'Universitätsbibliothek de Iéna (MS32), et alterne avec quelques improvisations à l'orgue (captées à St Andreaskerk de Hattem) et quelques séquences de plain chant tirées d'un sacramentaire du Grootseminarie (MSS D7-D8).
Enregistré en l'église Saint Apollinaire le 22-24 novembre 2006, le CD offre en bonus les mélodies spécifiquement utilisées pour le cantus firmus ("O beate pater Donatiane", "O sanctissime presul", la chanson flamande "Gefft den armen gefangen"...), qu'Obrecht intègre brillamment à sa construction contrapuntique, superposant jusqu'à trois niveaux de texte.
La chapelle de l'église Saint Jacques connaissant alors quelques travaux de chantier, la vidéo a donc été filmée le 11-12 juin 2007 dans l'intimité de la Sint Gilliskerk. Elle nous offre à voir une crédible reconstitution de la cérémonie originelle : un complet office liturgique où célébrant, diacre et sous-diacre assurent le rite (avec lectures, oraisons, eucharistie) face au retable de Déposition où Donaes de Moor s'était fait représenter, et sous l'oeil de la veuve agenouillée en prière, jouée par une actrice.
Les huit chantres de Cappella Pratensis chantent la messe, lue directement « sur le livre », disposé sur un grand lutrin.
Structuré par une interview du professeur Bloxam qui explicite le contexte de l'oeuvre et en fournit quelques intelligents éléments d'analyse, suit un documentaire d'une cinquantaine de minutes conclu par une séance de répétition.
Concernant l'interprétation, « la Cappella Pratensis ne laisse rien au hasard : perfection des entrées, justesse des voix, équilibre de la texture même dans les passages les plus complexes [...] une économie de moyens où l'attention est portée sur le timbre -une sonorité proprement flamande aux voyelles fermées-, sur un legato qui confère à chaque voix son rôle essentiel dans la texture polyphonique et un choix de tactus qui préservent à cette messe son côté expérimental sans en dénaturer le moindre moment » écrivait Philippe Vendrix en février 2010 dans le magazine qui récompensa cet album d'un Diapason d'or.
Cette réalisation audiovisuelle méticuleusement organisée présente donc un jalon fondamental et passionnant dans la découverte de l'art vocal franco-flamand, au travers l'une de ses figures les plus injustement négligées : Jacob Obrecht, dont Paolo Cortese soulignait en 1510 l'inventivité de sa varia subtilitas et « l'âcre douceur » de son harmonie.
Pour l'anecdote : quand on sait que trois têtes de taureaux formaient l'emblème de la famille de Moor, les anglophones s'amuseront-ils à penser que Stratton Bull, directeur musical et superius de Cappella Pratensis, était peut-être prédestiné par son patronyme à accomplir un tel projet ?...