Gentle Giant, un groupe des années 70 s'inscrivant dans le courant du rock élaboré (progressif), aux influences classiques marquées, et tellement anglais ! Une créativité sans cesse en alerte (excepté les trois derniers albums), un humour au niveau des textes mais qui se ressent aussi dans la musique, des compositions toujours surprenantes, élaborées, caractérisées par une instrumentation éclectique (les musiciens étaient tous multi-instrumentistes, et pas seulement les frères Schulman à l'origine de la création du combo), des ruptures de rythme et de climat et last but not least, des harmonies vocales originales et inventives, le tout conjugué à un sens mélodique de premier plan. Mais contrairement à beaucoup (voire la plupart) des autres orchestres "progressifs", pas ou peu de longs morceaux chez Gentle Giant, de sorte qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer.
"Octopus", paru en 1972, est sans doute l'album de la bande le plus attrayant, le plus immédiatement séduisant : compositions à la construction complexe ("The Advent Of Panurge", "Raconteur, Troubadour" à l'incroyable prolixité de thèmes), contine de style néo-classique avec quatuor à cordes ("Dog's Life"), rock puissant et tourmenté ("A Cry For Everyone"), ballade étrange et délicate s'épanouissant de façon majestueuse ("Think Of Me With Kindness"), titre expérimental au travail vocal impressionnant ("Knots") ou instrumental aventureux, virevoltant, éblouissant ("The Boys In The Band"), morceau final superbe, onirique, tour à tour planant et heurté, développement tout en finesse, fin abrupte ("River"); des pièces toutes plus inspirées les unes que les autres, riches d'une instrumentation très fournie (saxophone, violon, trompette, violoncelle, clarinette, xylophone, moog synthétiseur, piano, mandoline, orgue, alto, guitares, percussions, basse & batterie...), dans lesquelles les frères Schulman (Derek, Ray et Phil) et leurs acolytes déploient avec brio toute l'étendue de leur talent de musiciens-magiciens.
"Octopus", véritable chef-d'oeuvre d'audace, d'intelligence et d'imagination (le meilleur avec "Aquiring The Taste", selon R. Schulman), est l'album qui à mon avis permet le mieux d'entrer dans l'univers de ce groupe atypique, très personnel, même si GG se rapproche d'autres formations progressives de la même période comme Caravan (l'aspect lyrique, l'utilisation des instruments à vent, la voix principale proche de celle de Pye Hastings, l'humour, le côté enjoué), Jethro Tull (les références à la musique ancienne, le Moyen-Age), Yes "époque Bill Bruford" (car ensuite, les deux formations sont par trop dissemblables) (le côté "oblique", complexe, virtuose) ou encore le King Crimson des quatre premiers albums (l'aspect avant-gardiste, l'instrumentation).
Tous les autres albums du Gentil Géant sont à conseiller (en particulier "Free Hand" et "The Power & The Glory"), parfois plus rock, comme le premier, simplement intitulé "Gentle Giant", souvent plus difficiles voire conceptuels et ambitieux, à l'instar de "In A Glass House" ou "Aquiring The Taste", mais tous passionnants (du moins jusqu'au "Interview" de 1976). Après, c'est la chute rapide, marquée par des disques de plus en plus insipides, puis l'effacement discret de ces musiciens définitivement décalés par rapport à un monde et une époque (les années 80) qui n'était plus les leurs...