L'intrigue est originale. Un an ou deux avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs nazis se font assassiner l'un après l'autre à bord d'un Zeppelin qui vole vers le Brésil. Qui est l'assassin ? Odilon Verjus et Laurent de Boismenu, porteurs d'un message que le Saint-Siège destine au gouvernement brésilien, se lancent à la recherche du tueur, à travers les salons du dirigeable, dans les coursives, et même à la surface de l'enveloppe. Mais l'écrivain Agatha Christie fait aussi partie du voyage. Les moments où nous la voyons développer ses déductions devant son cercle d'admirateurs composent, étape par étape, un pastiche désopilant de ses romans.
Pourtant les dialogues n'ont pas toujours la légèreté du Zeppelin. Dans la planche 19, Odilon Verjus dit d'une passagère qui vient d'être assassinée : « Elle n'a pas dû quitter sa cabine depuis longtemps, son Mein Kampf est encore tiède ! » Réplique savoureuse, un peu cynique et très pince-sans-rire. Le Yann des années 1980 s'en serait tenu là. Malheureusement, depuis quelques années, pour empêcher que se rééditent les erreurs d'interprétation auxquelles ont donné lieu certaines de ses oeuvres antérieures, Yann se sent obligé d'expliciter ses intentions et de baliser son ironie. Nous lisons donc, dans les deux bulles qui succèdent à celle que je viens de citer, ce petit dialogue entre une femme de chambre et notre solide Odilon : « C'est atroce ! - Infect, en effet ! Beurk ! »
Or les sentiments réels d'Odilon Verjus à l'égard d'Hitler et de ses partisans, nous les connaissons bien. La manière dont il prend la défense de Joséphine Baker révèle sans la moindre ambiguïté son antinazisme foncier et spontané. La précision qu'apporte la bulle ajoutée n'est pas plus utile qu'elle n'est amusante. Autre point faible de cet album : l'anachronisme consistant à donner à Agatha Christie sa tête de vieille dame, alors qu'au moment où l'intrigue est située l'écrivain britannique avait juste cinquante ans.