Ce ne fut qu'à la parution du disque que le groupe s'aperçut que le peintre chargé d'en réaliser la pochette avait fait une faute d'ortographe, loupé qu'ils camouflèrent en prétendant que cela faisait partie de leur concept. Sauf que de concept, il n'y avait point, ou bien, il était alors très vague.
En fait, les cinq musiciens racontent ici la fin de tout, d'un monde (
« A Butcher's Tale », sur la première guerre mondiale et indirectement sur celle au Viêt-Nam, chanté par Chris White), d'une romance («
Care Of Cell 44 », où le narrateur s'adresse à sa fiancée, qui est en prison)
et surtout d'une aventure, peut-être pas très belle, mais qui valait le coup, à tel point que sur
« Friends Of Mine », ils remercient tous ceux parmi leurs proches qui les ont suivis et soutenus dès leurs débuts. Mais qu'on ne s'y trompe pas : la gentillesse de ces musiciens n'a jamais tourné à la mièvrerie et il suffit ici d'une seule écoute pour s'en rendre compte.
Démotivés mais n'ayant plus rien à perdre, les Zombies, groupe alors considéré comme tout à fait mineur face à la concurrence et qui savait très bien qu'il n'allait pas tarder à tirer sa révérence, enregistrèrent donc aux studios Abbey Road, pendant que les Beatles et les artistes EMI leur en laissaient l'opportunité, un des disques les plus définitifs de son époque, un chant du cygne sans équivalent à ce moment-là (les séparations étaient alors très rares dans le milieu, mais la leur passa presque inaperçue) et qu'ils produisirent eux-mêmes.
A la fin, c'est un condensé de toutes les qualités du rock anglais de l'époque : inventivité et audace permanentes, grande richesse mélodique, exploitation totale des ressources du studio et des avancées technologiques (cf. le mellotron, omniprésent), tout cela mêlé aux apports indirects des formations d'outre-Atlantique comme les rythmiques fortes et les choeurs travaillés, superposés à l'unisson, donnant des harmonies délectables. Ce n'est pas pour autant un disque psychédélique, puisque les thèmes des chansons, toujours concises et d'un format pop, restent terre-à-terre. Ainsi, d'un bout à l'autre, on se retrouve devant quelque chose d'unique, une sorte de miracle, un OVNI qui sonne comme un
Pet Sounds qui aurait été enregistré Abbey Road ou un
Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band élaboré aux studios Capitol, rien de moins. Sept chansons sont signées Chris White et cinq Rod Argent, tous deux à leur sommet et qui chantent également, mais bien sûr pas aussi bien que Colin Blunstone, toujours inégalable, la douceur et la délicatesse de sa voix arrachant presque des larmes sur
« A Rose For Emily ».
Ignoré, voire dédaigné à sa sortie,
Odessey And Oracle ne dût comme on le sait qu'à l'Américain Al Kooper son succès commercial, puisque cet homme admirable fit pression auprès de CBS pour que l'album paraisse aux Etats-Unis (sur la division Date) et pour que paraisse en 45-tours
« Time Of The Season » (avec son incompréhensible partie de batterie et sa formidable ligne de basse, qui dérive clairement de celle de
« Stand By Me » de Ben E. King).
Ainsi, un an après, il obtint un disque d'or et il est depuis représenté dans tous les palmarès des meilleurs albums de tous les temps des journaux rock, où il se retrouve invariablement dans les premières places. Comme quoi, un succès posthume vaudra toujours mieux que pas de succès du tout. Superbe réédition chez Big Beat en 1998 avec les pressages mono et stéréo accolés sur un seul CD.
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