Parmi les quatre fils musiciens de Johann Sebastian Bach, l'aîné, Wilhelm Friedemann, était certainement le plus doué ; pourtant c'est celui qui fit la moins brillante carrière. Marqué par le sceau du génie, son instabilité et son esprit rebelle le mèneront vers la décadence et le dénuement le plus total. L'écoute de ses pièces pour clavier traduit parfaitement la liberté à laquelle il aspirait. On sent très bien que si ses racines sont encore ancrées dans le terreau baroque, du haut de son talent, son regard porte bien au-delà de la vision commune à nombre de ses semblables. Le cycle des Polonaises s'avère, en cela, d'une remarquable clairvoyance, pour ne pas dire, si l'on tient compte de certains accords presque « jazzy », doué d'un pouvoir divinateur. Cette musique au charme fou est ici magnifiquement interprétée par Robert Hill, lequel, avec un jeu de cette envergure, serait à une autre époque devenu une vraie superstar. Même si l'on aurait pu souhaiter une meilleure fusion avec son environnement acoustique, le pianoforte (Keith Hill, Michigan 1999 d'après un instrument florentin de 1720, selon la manière de Bartolomeo Cristofori, l'inventeur dudit instrument), révèle au grand jour son caractère ardent et mélodieux, sans pudeur mais sans étalage. Selon la nature de ses accords, qu'ils soient joués piano (doucement) ou forte (fortement), la prise de son exprime clairement la franchise de ses attaques, la nuance de ses expressions et le ouaté de l'extinction de ses notes : autant de paramètres qui permettent d'apprécier la mécanique de ce qui fut l'un des tous premiers instruments à cordes frappées, donc de nos pianos actuels. Un disque à la beauté insensée et au caractère écervelé.