Les années quatre-vingt furent une décennie mouvementée et incertaine pour Bob Dylan. Mais il la termine brillamment avec son premier album entièrement composé de chansons originales depuis plusieurs années. C'est également son meilleur disque depuis
Infidels. L'attrait particulier de
Oh Mercy a été abondamment attribué au musicien-producteur Daniel Lanois (qui joue avec Dylan sur toutes les chansons sauf une). Il est indéniable que l'on retrouve sa manière de sculpter le son pour lui donner un côté magnétique et épais. Les arrangements de steel guitar, de dobro créent un véritable climat sonore, avec à une basse qui semble venir de sous terre. La synergie entre Lanois et Dylan devait s'avérer payante en 1997 avec le dévastateur
Time Out Of Mind. Mais, aussi léchée que soit la production, Dylan est au meilleur de son art de compositeur sur
Oh Mercy, découpant les mots et les phrases sur les jérémiades désespérées de "Political World" et "Everything Is Broken", enchaînant les images sur la noire ballade "Man In the Long Black Coat". On retrouve la combinaison habituelle d'accusations cinglantes ("What Was It You Wanted") et d'effacement sur "What Good Am I ?". Mis à part l'insipide "Where Teardrops Fall" (le seul raté du disque), cet album a ce qu'il faut pour être classé parmi les meilleurs disques de son auteur.
--Thomas May
Indirectement, c’est au chanteur Bono qu’on doit la résurrection de Bob Dylan avec l’inespéré
Oh Mercy son meilleur album des années 80. C’est en effet le chanteur de U2 qui lui recommande de faire appel au producteur et auteur-compositeur canadien Daniel Lanois, un assistant de Brian Eno qui fit des miracles sur l’album
The Joshua Tree, succès planétaire. La rencontre a lieu lors de l’enregistrement de l’album
Yellow Moon des Neville Brothers, le fameux groupe de funk « cajun » de La Nouvelle-Orleans. Bob Dylan assiste aux séances et écoute avec attention deux reprises de ses standards
« With God On Your Side » et
« Ballad of Hollis Brown ». La voix d’Art Neville, les arrangements vaporeux et envoûtants le convainquent définitivement que Daniel Lanois peut être l’orfèvre idéal pour capter ses nouvelles compositions.
L’enregistrement est fixé en février 1989 dans un manoir victorien avec l’équipe des musiciens de
Yellow Moon. Après une période tendue où Dylan teste la patience de Lanois et des musiciens, la fusion opère. La musique est dépouillée, enveloppante avec des accents planants. La plupart des morceaux sont mis en boîte la nuit, baignant l’album d’une atmosphère flottante et cotonneuse.
Les morceaux rocks
« Political World » et
« Everything is Broken » (tous deux sortis en simples) sont enthousiasmants. Le premier est dans une veine dénonciatrice signe fréquent chez Dylan d’un élan retrouvé. Même si le texte paraît au départ assez simple,
« Political World » dévoile des vers moins évidents et plus mystérieux comme si la dénonciation se teintait ici de désillusion.
« Everything is Broken », au départ une chanson d’amour, se transforme en attaque contre un monde bruyant et décomposé. Le texte très sombre est contrebalancé par un rythme swinguant teinté de rockabilly.
Toutefois, les morceaux les plus bouleversants sont les cinq ballades
« Ring Them Bells », « The Man In The Long Black Coat », « What Good I Am ? », « Disease Of Conceit », et
« Most Of The Time ».
Si
« Ring Them Bells », mélopée au piano juste nimbée d’une guitare, rappelle par instants
« Chimes Of Feedom » de 64,
« The Man In The Long Black Coat » est un requiem macabre sur un amour perdu chanté d’une voix lente et enrouée. Pour amplifier l’ambiance glaçante du titre, des criquets enregistrés la nuit par Daniel Lanois furent rajoutés. On y parle de foi vacillante, de fantômes et de culpabilité. Quelques touches de dobro jouées par le producteur amènent un feeling blues faisant de ce morceau l’un des plus beaux du répertoire de Dylan.
L’autre joyau de l’album
« Most Of The Time » est un tour de force du chanteur. Chaque couplet se finit par l’expression « Most of time » et l’on ne comprend que couplet après couplet que le narrateur, délaissé par sa bien aimée, nie farouchement la douleur de sa perte en montrant qu’il tient parfaitement le choc. Tout le texte doit être lu en devinant l’inverse de ce qui est écrit. La musique est comme saisie par un « chaloupement » lancinant qui accentue la tristesse des vers.
Bob Dylan questionne aussi son rapport au public sur
« What Was It You Wanted » où l’auteur est face à un fan dont il ne perçoit pas les intentions. Porté par une basse serpentine et un tempo obsédant, le titre est à sa façon une tentative réussie de « reggae » cajun à la Neville Brothers.
Oh Mercy est la preuve éclatante que Bob Dylan, quand il est guidé par un producteur doué et attentionné, peut délivrer de belles chansons sans parodier ses anciens classiques. La collaboration entre Bob Dylan et Daniel Lanois sera reconduite en 1997 sur le tout aussi beau
Time Out Of Mind .
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